Cette multitude curieuse qui se presse depuis huit jours au théâtre des Variétés, c'est Bouffé qui l'occupe et l'attire, le grand acte est accompli: Bouffé a rompu publiquement avec le Gymnase, son fidèle compagnon de quinze ans. Qu'on parle maintenant des vieux amis et des vieilles amitiés! On se prend par hasard, on se garde par habitude, et puis l'on se quitte un beau jour pour un intérêt, pour un caprice, pour un hochement de tête.--Connaissez-vous cet homme qui passe là-bas? vous dit quelqu'un, en vous montrant du doigt votre ancien et longtemps votre meilleur ami.--Moi? je n'ai jamais vu ce monsieur.--De même Bouffé passera devant le Gymnase et sur le boulevard Bonne-Nouvelle sans tourner seulement la tête de ce côté, sans se souvenir que c'est là qu'il est né en quelque sorte, qu'il a grandi et que la gloire lui est venue.
Ce n'est pas que nous voulions accuser Bouffé d'ingratitude; le Gymnase et Bouffé étaient las l'un de l'autre; c'est un traité de rupture au bas duquel les deux intéressés, le théâtre et le comédien, ont apposé, leur signature de tout leur cœur. Mais comment en étaient-ils venus à ce point d'antipathie réciproque, après une liaison si ancienne, si éclatante et se utile pour tous deux? Que vous dirai-je? Un longue cohabitation amenant la lassitude, et, ce qui détruit les associations les plus solides en apparence, certains embarras d'affaires, la prospérité décroissante et la mauvaise humeur, conséquence de la mauvaise fortune, Bouffé et le Gymnase, au milieu de la grande bataille du théâtre et des auteurs, déclinaient en effet de compagnie, et voyaient leur lustre s'éclipser.
Je ne sais ce que deviendra le Gymnase sans Bouffé, mais il est clair que Bouffé se passera parfaitement du Gymnase. Bien plus: cette séparation semble le ranimer et le rajeunir; on dirait d'un prisonnier qui a brisé sa chaîne et qui chante à travers champs et cabriole. Il fallait le voir à son début aux Variétés: ce n'était plus le Bouffé triste et maladif de ces derniers temps, mais le Bouffé alerte, éveillé, ingambe, joyeux; jamais le gamin de Paris n'avait eu plus d'entrain, plus de jeunesse, plus de verve, plus de cœur, plus de malice; jamais il n'avait mis plus de légèreté dans son étourderie, plus de sensibilité dans son dénouement et dans ses larmes; aussi le succès a-t-il dépassé toutes les espérances; Bouffé a pris possession du théâtre de Potier et de Vernet au milieu des bravos et des couronnes. Sans doute il en coûte un peu cher au directeur M. Nestor Roqueplan; cent mille francs de dédit, c'est bien quelque chose; mais là où la vogue arrive, cent mille francs ne pèsent pas un denier.
Faute de pouvoir vous envoyer Bouffé en personne, timbré et sous bande, l'Illustration vous gratifie de son portrait; c'est toujours quelque chose, cherchez dans notre esquisse le comédien spirituel, ingénieux, délié, fin, mélancolique, et souriant d'un sourire si voisin des larmes.
On a beaucoup parlé de Janus, et même on en a fait un dieu; le beau dieu que voilà! A quoi bon faire tant d'embarras pour un personnage à double face, et cela valait-il la peine de le canoniser? Que direz-vous donc de Bouffé, qui se multiplie, et se métamorphose, et prend tant de figures différentes; tantôt gamin de Paris, tantôt enfant de troupe, tantôt le bonhomme Baptiste, tantôt le pauvre Jacques; ici pleurant, là souriant, le ridicule et la passion, le drame et la comédie?
Bouffé a été le grand succès et l'intérêt capital de la semaine; on s'est plus occupé de Bouffé que de M. de Polignac lui-même qui vient de paraître ici et de disparaître aussitôt devant les susceptibilités et les soupçons de la police. M. Berryer, de retour de Londres depuis trois jours, n'a pas fait une plus heureuse concurrence que le ministre de 1830 à la vogue du Gamin de Paris; quelques vieux hôtels du faubourg Saint-Germain ont pu s'émouvoir de son arrivée, comme d'un souvenir et d'une espérance; mais on ne dit pas que le peuple et la foule, se soient assemblés pour aller à sa rencontre, comme ils se précipitent aux représentations de Bouffé. Or, c'est le peuple, c'est la foule qui constatent le sucrés des comédies politiques ou non publiques; il n'y a pas de bonne chance s'ils ne font queue d'abord et ne battent ensuite des mains au dénouement.
A Rouen, ils ont battu des mains pour M. Beuzeville, qui n'est pas le duc de Bordeaux, bien s'en faut. M. Beuzeville est ce potier d'étain dont nous avons déjà parlé, et qui tout à coup s'est éveillé poète, non pas poète pour rire, poète de petits vers, comme l'Oronte du Misanthrope; une tragédie en cinq actes, munie de tous ses alexandrins est le fruit des veilles poétiques de M. Beuzeville. Or, une tragédie ne badine pas. Celle-ci a pour sujet Spartacus. Le Théâtre-Français, on se le rappelle, avait accueilli avec bienveillance l'œuvre du jeune ouvrier, mais cet accueil était plutôt un encouragement qu'une approbation complète. Il fallait remanier la pièce, corriger les vers, changer des scènes, donner enfin à Spartacus tout ce qui lui manquait encore. Ce n'est pas le courage, la résignation et la modestie qui ont fait faute à M. Beuzeville; il aurait bien volontiers suivi les avis de messieurs les comédiens ordinaires du roi; mais le jeune poète avait hâte de savoir si, tout imparfaite qu'elle était, sa tragédie donnait vraiment des espérances; il a donc conduit Spartacus à Rouen, et Spartacus n'a pas eu à s'en plaindre: Rouen a vivement applaudi des scènes intéressantes, de beaux vers, de nobles sentiments, du moins le journal normand le dit.--M. Beuzeville est né en Normandie, et l'on pourrait croire que la mère a eu quelque indulgence pour son fils: même un peu de faiblesse et d'aveuglement ne surprendraient pa; mais, dans cette occasion, l'amour maternel ne semble pas avoir empêché l'équité du juge. Le critique rouennais mêle des observations à ses louanges, et Rouen sans doute en aura fait autant. C'est une excellente méthode pour bien élever les enfants et les poètes. Le talent naissant de M. Beuzeville méritait en effet de ne pas commencer par être aveuglement accablé de caresses pour finir et avorter ensuite comme un enfant gâté. Avec un régime fortifiant, il deviendra un homme, nous l'espérons.
Nous l'avions deviné, les ambitions littéraires s'agitent autour de l'Académie, c'est à qui prendra d'assaut le fauteuil de M. Campenon. Les assaillants les plus intrépides et qui portent le plus haut leur bannière sont M. le comte Alfred de Vigny. M. Sainte-Beuve M. Saint-Marc-Girardin, vient ensuite M. Vatout, bibliothécaire du roi, qui frappe à la porte de l'Académie depuis longtemps, comme ces locataires nocturnes à qui le concierge refuse d'ouvrir, bien qu'ils carillonnent sans relâche et à coups redoublés. La bataille s'engagera vivement entre ces quatre candidats; le reste n'est pas sérieux, pas même M. Édouard d'Anglemont.
M. Liadières aurait bien aussi quelques velléités de se mettre sur les rangs; mais, pour se dernier, il attend le succès de la fameuse comédie dont on s'occupe si fort depuis quinze jours: les Bâtons flottants. La semaine dernière, cette comédie était encore à l'état de logogriphe, et nous en cherchons le mot: ce mot est trouvé, et ce mot est Liadières; on avait cependant compté sur le mystère le plus profond jusqu'au jour de la première représentation; mais un secret à Paris est comme une bouteille de fine liqueur livrée à l'air et qui s'évente; on a beau chercher, personne ne peut dire qui a ôté le premier le bouchon. Quoi qu'il en soit, M. Liadières est éventé; tout Paris désigne l'officier d'ordonnance et le député comme l'auteur de la comédie en question; il n'y a donc plus aucune espèce de mérite à le dire, on ne se donne pas même par là le petit plaisir d'une indiscrétion; aussi les femmes n'en parlent-elles plus.
Croiriez-vous une chose? madame Cindi-Damoreau a quitté Boston et va à la Havane. Deux rossignol, pour traverser ainsi les mers, es-tu devenu alcyon?