Il étudie le droit et devient un avocat distingué; cela s'appelle se venger noblement, et vous conviendrez que cette vengeance vaut un peu mieux que la première, qui consistait à se ruiner et à se déshonorer.
On sait le procédé de Marivaux, et de M. Scribe après lui; M. Scribe et Marivaux ne mettent les gens aux prises et ne les font se haïr d'abord, que pour les faire s'adorer ensuite; telle est la conclusion de la guerre de Léopold de Wurtzbourg contre Amélie de Moldaw.
En retrouvant Amélie, Léopold est tout inquiet d'éprouver je ne sais quelle espèce d'émotion qui n'est plus tout à fait son antipathie d'autrefois. Cependant il résiste, et veut lutter encore; mais, à force de résister, les plus braves souvent succombent: c'est ce qui arrive à Léopold, surtout lorsque Amélie, convaincue de sa conversion, se dévoile à lui, et explique tout le secret île sa conduite; alors, en effet, dans cette femme qu'il a longtemps soupçonnée d'avidité, de mauvaise foi, et de pis encore, Léopold trouve une bonne et charmante fille, dévouée, désintéressée, vertueuse, qui a voulu le sauver de ses propres folies, et, le voyant complètement corrigé, lui restitue toute cette fortune dont il saura faire désormais un bon emploi. A quoi bon vous dire que Léopold, émerveillé, attendri, vaincu, tombe aux pieds d'Amélie, et que bientôt nous célébrerons les noces dans le château du vieux maréchal de Wurtzbourg? cela va de soi-même.
Quelques hors-d'œuvre d'un goût équivoque, des développements excessifs au début de la comédie, certains mots et certains détails manquant d'une suffisante délicatesse, avaient causé, le premier jour, certains petits désagréments à la Tutrice mais MM. Scribe et Duport ont, dès le lendemain, remédié au mal, et l'ouvrage, sans être un des plus heureux et des plus spirituels du fécond et habile auteur, se fait écouter maintenant sans obstacle et même avec plaisir. Il est agréablement joué par mademoiselle Plessis, Provost, et mademoiselle Brohan.
--Le Gymnase, veuf du Bouffé, a songé tout aussitôt à le remplacer. Le jour même où Bouffé faisait, au théâtre des Variétés, une triomphante entrée, M. Delmas s'essayait au Gymnase dans un rôle destiné primitivement au célèbre comédien. M. Delmas a réussi; c'est un acteur exercé, et qui il manque un peu de distinction, mais qui a du métier, de la verve, de l'intelligence, de la chaleur, C'est déjà beaucoup, et, avec cette première mise de fonds, on peut faire son chemin.
D'ailleurs, il. Delmas n'avait pas précisément besoin, cette fois, des belles manières d'un homme comme il faut; il a débuté par le rôle d'un tambour. Or, ce tambour s'appelle Daniel; il est brave, il est sensible: figurez-vous le tambour modèle. Sa bravoure, Daniel l'a montrée souvent, sur les champs de bataille, et dernièrement en Afrique, au col de Mouzaia; quant à sa sensibilité, voici à quoi il l'emploie:
Tout tambour qu'il est, Daniel est le père d'une charmante fille.--Et la mère, une vivandière?--Non pas, morbleu! la mère est une marquise.--Comment cela se peut-il?--Pardon; mais l'histoire serait trop longue à vous conter.
Or, cette fille charmante, Daniel veille sur elle et revient tout exprès d'Afrique pour faire son bonheur. Vous comprenez bien qu'il n'use pas lui dire qu'il est son père, un simple tambour! mais il fait mieux: il l'arrache à l'inimitié d'une méchante famille qui en veut à son bien, et lui donne pour mari, à la place d'un homme qu'elle hait, un joli petit comte qu'elle aime; après quoi il reprend son tambour, fait un roulement et retourne en Afrique, la larme à l'œil, mais sans avoir dit son secret.
La pièce, l'auteur M. Auvray, Delmas le débutant, et mademoiselle Rose-Chéri, ont réussi avec accompagnement de bravos et de larmes.