L'attention s'est, cette semaine moins que jamais, portée sur ce qui peut se passer en France. La province n'est occupée qu'à rédiger les pétitions qu'elle veut remettre à ses députés avant que ceux-ci montent dans la voiture particulière dans la malle-poste, dans la diligence, dans le wagon ou dans le bateau à vapeur qui doit les amener à Paris. Quant à la capitale, elle se creuse la tête à chercher douze nom à inscrire sur chacune des listes des douze arrondissements pour l'élection des maires et adjoints, fonctionnaires sans fonctions, archivistes purs et simples des actes de l'état civil, qui n'ont pas assez d'attributions pour pouvoir faire le bien, mais qui, par force d'inertie, arrivent quelquefois à l'empêcher. Les circulaires des candidats se nuisent et font ployer l'électeur sous leur poids. Mais, en vérité, pour l'homme qui ne fait partie d'aucune coterie de quartier, il est bien difficile, au milieu de tous ces prétendants à l'écharpe municipale, à l'habit brodé, et, pour tout dire, à la décoration qui fait partie obligée du costume, il est bien difficile de dégager l'inconnu, et cependant la loi nous condamne à recommencer douze fois cette pénible opération auprès de laquelle les rébus que l'Illustration donne à deviner ne sont qu'un jeu!--Les nouvelles d'Afrique sont venues remplir un peu le vide que le manque d'événements intérieurs ont laissé dans nos feuilles politiques. La brillante et heureuse expédition du général Tempoure demande un récit spécial qu'on trouve dans ce même numéro; quant à la défection d'un chef indigène, dont nous avons déjà parlé, et à la trahison dont une tribu des environs de Constantine aurait eu à se plaindre de la part du gouverneur de cette province, les feuilles officielles n'ont jusqu'ici donné aucun renseignement à ce sujet, sans doute pour être plus à même de répondre avec exactitude aux faits précisés qui ont été mis en circulation.--Notre mission de Chine s'est enfin déterminée à s'embarquer sur l'escadre qui doit la conduire dans le Céleste Empire. Elle attendait probablement pour prendre ce parti qu'Old-Nick eût fait paraître ses premières livraisons de la Chine ouverte, qui vont lui servir de Guide de l'étranger, et qui vont permettre en même temps aux souscripteurs casaniers de faire, sans se déranger et sans redouter, eux, aucun mécompte, le même voyage que M. de Lagrenée. L'empereur chinois nous ayant fait la gracieuseté de nous adresser son portrait, nous avons cru devoir, en échange lui envoyer celui de notre ministre plénipotentiaire: nous les donnons tous deux aujourd'hui à nos lecteurs.--La nouvelle s'étant répandue que deux Français de la légion que nos nombreux compatriotes ont formée à Montevideo pour défendre leurs personnes et leurs biens, avaient été pris par le général Oribe, torturés et mutilés, que leurs têtes avaient été exposées, le ministère fit annoncer que des explications seraient demandées à ce sujet. En effet, un des bâtiments de notre escadre de la Plata fut dépêché dans ce but à Buenos-Ayres. Qu'en est-il advenu? C'est encore une incertitude que les feuilles du gouvernement ont a faire cesser. D'après le Patriote Français, journal qui se publie à Montevideo, M. Arana, ministre de Rosas, aurait, en substance, répondu à M. de Ludre, notre ministre près de la république argentine: «Les deux individus sur le sort desquels vous réclamez étaient du nombre de ceux que MM. Pichon, consul français à Montevideo, et l'amiral Massieu de Clerval, commandant de l'escadre française, ont déclarés officiellement n'être plus Français, pour avoir, sans l'autorisation du roi, pris du service militaire à l'étranger. Que signifie dès lors votre réclamation?» Nous ne savons jusqu'à quel point la déclaration de MM. Pichon et Massieu de Clerval serait regardée comme nous engageant, alors même, ce que nous ne croyons pas, qu'elle aurait été faite; car il est bien constant que des hommes placés dans la nécessité de la légitime et de l'immédiate défense personnelle, à Montevideo, où ils sont bloqués, ont quelque chose de mieux et de plus pressant à faire que d'attendre de Paris l'autorisation de prendre les armes. D'après le Times, au contraire, les deux Français seraient morts des blessures qu'ils auraient reçues en combattant, et leurs cadavres auraient été mutilés par les Montévidéens eux-mêmes, pour augmenter l'ardeur de leurs auxiliaires et leur rendre l'ennemi plus odieux. De ces deux versions, quelle est la vraie?

Bien des yeux sont en ce moment tournés vers l'Angleterre. L'attention qu'on a prêtée à l'accueil qu'y ont reçu M. le duc et madame la duchesse de Nemours, aux hommages que sont venus leur rendre les ministres des puissances étrangères et, parmi eux, le ministre de Russie, qui a donné son nom à la fameuse convention de juillet 1840, de Brunow, cette attention a fait son temps. La visite que la reine Victoria vient de rendre à sir Robert Peel serait elle-même oubliée si les journaux anglais n'avaient fait gagner et ne reproduisaient pour leurs lecteurs le wagon-salon qui a transporté leur souveraine et le prince Albert. Mais le fait qui éveille le plus la curiosité anglaise en ce moment et qui, de ce côté du détroit, est de nature à faire naître également la nôtre à des titres divers, ce sont les réceptions, les petits levers de M. le duc de Bordeaux, ses entrevues avec les pèlerins de la légitimité qui ont entrepris tout exprès ce voyage, et les harangues plus ou moins mesurées qu'on lui adresse. Plusieurs journaux français s'en émeuvent et annoncent qu'on ne peut manquer, à la tribune de la Chambre, de demander compte de leur démarche aux députés qui ont été grossir la cour du petit-fils de Charles X. Ce qui nous paraît devoir résulter le plus certainement de tout cela, c'est tout simplement une discussion d'adresse fort animée. Du reste, on est fort curieux de savoir quelle réponse sera faite au prince voyageur quand il demandera à faire sa cour à la reine. Ce ministre étranger lui a porté les félicitations de son souverain; c'est le ministre du roi de Hanovre.--Le ministère anglais et les accusés irlandais se trouvent avoir un répit de six semaines, par l'ajournement au 15 janvier qu'ont prononcé les quatre juges de la Cour du banc de la reine(2). En attendant, le cabinet fait imprimer dans ses journaux qu'en définitive, s'il n'obtient pas une condamnation, cela ne fera que démontrer plus évidemment au Parlement la nécessité de lui accorder des mesures coercitives. On voit qu'il s'arrange d'avance pour ne pas paraître trop désappointé dans le cas d'un acquittement. Il croit aussi devoir découvrir de temps en temps des conspirations et des dépôts d'armes, pensant que cela ne saurait faire de mal sur l'esprit des jurés.--Les élections américaines ont définitivement pris couleur, et l'opinion démocratique est sûre aujourd'hui d'une grande majorité. Nous désirons, sans nous en flatter beaucoup, que quand le parti vainqueur aura installé au Capitole de Washington, son influence à la place de celle des whigs, il entend mieux que ceux-ci les véritables intérêts États-Unis, et abroge cette législation de douanes qui équivaut en quelque sorte à une prohibition générale.

Note 2: L'honorable Édouard Pennefather, président de la Cour du banc de la reine, en Irlande, est dans sa soixante-dixième année. Il a débuté au barreau vers 1796, et a été longtemps l'un des premiers avocats de son pays. Quoique né en Irlande, on assure qu'il ne dissimule point sa prédilection pour l'Angleterre. Un fait qui semblerait venir à l'appui de cette opinion, c'est que, depuis plusieurs années, toutes les propriétés qu'il a achetées sont situées sur le territoire anglais. Il est inutile de dire qu'il est conservateur.

L'honorable Chartes Burton, second juge, n'est pas Irlandais. C'est John Philippot Currau, qui, ayant conçu les plus grandes espérances de son jeune talent, l'enleva à l' Angleterre et le protégea dans ses débuts au barreau irlandais. Il appartient au parti whig. On lui reproche toutefois d'avoir aidé de son crédit et de son argent la candidature de son gendre, M. West, qui est conservateur.

L'honorable Philippe Cecil Crampton, troisième juge du banc de la reine, a soixante ans, il s'était fait de bonne heure une haute réputation de talent dans l'Université irlandaise. Il a été professeur de droit au collège de la Trinité. Il a siégé, comme membre de l'opposition, à la Chambre des communes, et, sous l'administration whig, il a exercé les fonctions de solliciteur-général. Il a de tout temps professé à l'égard d'O'Connell une vive antipathie, et O'Connell, comme on doit le penser, la lui rend bien. C'est un des champions les plus actifs de la grande cause de la tempérance. On rapporte que, voulant donner au père Matthews un gage éclatant de sa loi, il fit un jour vider tous les vins que contenait sa cave (et elle était célèbre parmi les amateurs) dans un ruisseau qui traverse sa villa près Bray, dans le comté de Wicklow.

L'honorable Louis Perrin, quatrième juge, est d'origine française, c'est la révocation de l'édit de Nantes qui a forcé sa famille à se naturaliser en Irlande. En 1834, il a été élu, à Dublin, membre du Parlement. Il est whig. Sa probité, son savoir et son bon sens le font respecter de tous les partis. Il a plus de soixante-dix ans.

États-Unis.--Le Capitole de Washington.

Le roi Othon a ouvert, le 20 novembre, l'Assemblée nationale par un discours qui eût été plus convenablement prononcé le premier jour de l'an. L'allocution royale est toute en souhaits et en vœux que les députés ont dû croire sincères. Tous les membres du corps diplomatique assistaient à cette séance, à l'exception du ministre de Russie.--Les nouvelles anglaises de Chine sont peu favorables. Le comptoir nouveau ne fonctionne guère, et les ports sont encombrés de marchandises anglaises qui ne trouvent pas d'écoulement. D'un autre côté, des fièvres très-dangereuses exercent leurs ravages sur les Européens, et l'île de Hong-Kong: est infestée de vagabonds, de voleurs, de rats et de plusieurs espères de vermine qui s'entendent parfaitement pour en rendre le séjour insupportable aux Barbares.--Si nous voulions parler du Penjab, il nous faudrait enregistrer des assassinats nouveaux à la suite de ceux que nous avons déjà annoncés, tracer des noms aussi peu commodes à écrire qu'à prononcer, et avec lesquels nos lecteurs n'ont nul intérêt à faire connaissance. Le général Ventura n'est point, comme on l'avait dit, prisonnier dans une forteresse. Le général Avitabile est également parvenu à se mettre en sûreté. Lord Ellemborough n'a pas encore annoncé l'intention d'intervenir, mais il fait réunir une armée considérable sur le Rutledge, et cette mesure le mettra à même de menacer ou d'agir selon que les intérêts anglais le demanderont.--Nous avons gardé pour la fin, comme on fait des énigmes, les incroyables intrigues qui se croisent en ce moment en Espagne. On a vu précédemment M. Lopez résigner le pouvoir dont, malgré ses concessions ou peut-être plutôt par suite de ses concessions même, le général Narvaez et le personnel qui entoure l'innocente Isabelle étaient arrivés a lui rendre l'exercice impossible. M. Olozaga lui a succédé et a débuté par une déclaration constitutionnelle, par un discours plein de béatitudes, et par un ajournement de la réorganisation des gardes nationales et des municipalités, provoquée par le ministère qu'il venait de remplacer. Il pensait qu'il y en aurait là pour tous les goûts; et, en effet, ses paroles pouvaient plaire aux constitutionnels, son premier acte semblait devoir lui gagner les cœurs des camarillistes. Il n'en a rien été. Le nouveau premier ministre a bientôt été amené à penser que la pauvre enfant, qu'on a déclarée majeure, était bien loin d'être émancipée de l'influence dominatrice du général Narvaez qui règne véritablement sous son nom; et que pour lutter contre cette usurpation de fait, pour trouver quelque part un appui régulier et de quelque puissance, il fallait une assemblée moins également partagée que la Chambre actuelle des Députés, et qui offrît aux constitutionnels sincères une majorité compacte et prononcée. Dans cette conviction, M. Olozaga a soumis à la reine un projet d'ordonnance de dissolution. La reine, bien entendu, était parfaitement incapable d'apprécier si l'acte auquel elle acquiesçait était en soi bon ou mauvais; mais son instinct d'enfant lui donnait, peut-être à craindre que le général Narvaez en fût mécontent. Aussi le lendemain, quand celui-ci, informé de la mesure adoptée, vint au palais trouver la reine Isabelle, la pauvre petite, voyant bien qu'elle allait être grondée, se mit à rapporter. On lui fit grâce de la pénitence, à la condition qu'elle rapporterait comme on voudrait, et qu'elle déclarerait que M. Olozaga, pour lui arracher sa signature, lui avait donné des chiquenaudes, tiré l'oreille et tenu la main. La leçon apprise a été répétée sans trop de fautes. Voilà ce qui se laisse entrevoir dans les correspondances et les journaux d'Espagne. Ce qui est certain, c'est que M. Olozaga a été destitué par une ordonnance du 29 novembre, contre-signée de son collègue M. de Frias, qui, le lendemain, a été amené, ainsi que M. Serrano et les autres ministres, à donner lui-même sa démission. Un jeune député, M. Gonzalès Bravo, avocat, a été nommé minière des affaires étrangères. Il compose jusqu'ici à lui seul tout le cabinet. En qualité de chancelier, il est venu, dans la séance des cortès du 1er décembre, présenter sérieusement la déclaration de la reine portant le récit des violences imputées à M. Olozaga. Une proposition a été faite, ayant pour objet d'éloigner momentanément cet ancien ministre du Congrès. Le renvoi de cette motion à l'examen des bureaux a été prononcé à la majorité 79 voix contre 75. Madrid, nous dit-on, est dans l'inquiétude la plus vive. Nous nous l'expliquons sans peine. Quand on voit une aussi étrange parade se jouer en face d'une grande nation, quand on voit ses députas y accepter des rôles, est-il bien surprenant que le peuple se demande s'il suffit de siffler les acteurs?

Vue extérieure du Wagon de la reine d'Angleterre.

Intérieur du wagon de la reine d'Angleterre.