Par une conséquence immédiate, le trésor, privé de ses ressources, ne pouvait payer les soldats, qui ne se faisaient aucun scrupule de mendier dans les rues, même pendant leurs factions, et de s'associer aux voleurs de grandes routes pour compenser l'absence de paye. Ceux-ci n'étaient pas alors, et ne sont pas encore aujourd'hui, organisés comme tous les coureurs de chemins en bandes permanentes qui lèvent un tribut sur tout voyageur qui passe. Ce sont des pères de famille fort estimables, ornés chez eux de toutes les vertus domestiques, en relations avec tous les hôteliers de la route, protégés par l'alcade de leur village, et bénis par leur curé, qui prélevait et prélève encore une dîme sur le produit de leurs courses. Tous, ayant un chez-soi plus ou moins confortable, dédaignent de se mettre en campagne sans qu'un de leurs espions leur ait signalé une riche proie. Alors leurs chevaux fougueux, arrachés à leur succulente provende de maïs, sont sellés et bridés, leurs armes mises en état, et la cuadrilla commence, la croisière sur le passage des victimes qui lui ont été désignées. La petite ville de Tepeaca, le village de Muamantla sont les endroits, sur le chemin de Vera-Cruz à Mexico, qui mettent sur pied les bandes les plus redoutables.

Il arrive alors qu'on rencontre dans les plaines poudreuses de Tepeyalmaleo, dans les steppes arides si bien nommées Mal Païs, dans les gorges terrifiantes du Pinal ou dans les forêts glaciales de Rio Frio, une horde de ces routiers, tous admirablement montés. Leurs chevaux frémissants font jaillir sous leurs pieds impatients le sable de la route, et témoignent, par des bonds prodigieux, leur fougueuse ardeur et l'inébranlable solidité de leurs cavaliers. Ceux-ci, la figure ombragée par de larges chapeaux, masqués par des mouchoirs qui ne laissent apercevoir que des yeux étincelants, tenant en main leur inévitable lacet, les excitent et les modèrent tour à tour, pour qu'au moment décisif leur ardeur se change en frénésie, et qu'ils puissent au besoin franchir un précipice pour fuir, ou se jeter pour attaquer à corps perdu au milieu du danger. Le voyageur isolé, qui n'a pour bagage, sur son cheval que son sarape et sa lance, peut tranquillement passer au milieu d'eux en échangeant un salut amical s'il ne les connaît pas, mais se bien garder sous peine de la vie, de témoigner qu'il puisse reconnaître l'un d'eux; il est en sûreté, une proie plus riche leur est promise, et ce n'est pas pour pareille aubaine qu'ils ont quitté leurs foyers et leur famille. Puis, une fois leur coup exécuté, après avoir impitoyablement massacré ceux qui ont tenté de la résistance, ou avoir traité avec assez d'urbanité ceux qui se sont pacifiquement laissés dépouiller, ils regagnent leur village, en n'oubliant pas, dans le partage du butin, l'alcade qui leur a signé leur port d'armes, et le curé qui leur donne l'absolution.

Alaman sentait qu'il n'était pas homme à tolérer de semblables désordres quand il aurait en main l'autorité nécessaire pour les faire cesser; d'un autre côté, il ne se dissimulait pas les obstacles formidables qu'il rencontrerait pour couper dans le vif un mal qui serait devenu chronique, et cette alternative l'avait fait hésiter à accepter le poste qu'on lui offrait. Toutefois, la partie une fois engagée, il n'était plus homme à reculer.

Deux ans ne s'étaient pas écoulés sans que de notables changements n'eussent été opérés par l'énergie de son vouloir.

(La suite et le portrait à un prochain numéro.)

De l'autre côté de l'Eau.

SOUVENIRS D'UNE PROMENADE.

(Suite.--Voir vol. II, pages 6, 18, 50 et 134)

LA VITA NUOVA.

J'avais connu Fred pendant un voyage qu'il fit à Paris, où il venait prendre brevet pour une brosse merveilleuse, dure aux habits, molle aux chapeaux, demi-dure ou demi-molle à volonté.