Cette double calomnie, que nous ne rapportons ici que pour montrer jusqu'à quel point l'esprit de parti dénature les intentions les plus louables, était cependant dirigée contre l'homme qui voulait le plus sincèrement le bien de son pays; mais il la foulait aux pieds pour atteindre le noble but, avec ce courage moral, ce courage de cabinet d'autant plus héroïque, qu'il n'a pour soutenir ses élans ni le clairon des batailles, ni l'enivrement des combats.

Comme on l'a vu dans la biographie de Bustamante, c'était vers la fin de l'année 1829 que celui-ci gouvernait le Mexique à la place de Guetiero. A l'époque dont nous parlons, Alaman n'avait pu donner que quelques preuves de cette énergie qu'il déploya plus tard. Cependant les Mexicains avaient pu déjà pressentir qu'une main plus ferme ne tarderait pas à tenir en bride toutes les passions ambitieuses, qui fermentaient dans leurs pays, et que jusqu'alors l'impunité avait encouragées. S'il est vrai qu'on puisse arriver à juger les hommes en prenant le contre-pied de leur apparence, ce qui peut paraître un peu paradoxal, on n'aurait su d'après son extérieur prêter au ministre mexicain ni trop de vigueur morale, ni trop de duplicité. Une petite taille, un front haut et large, pur et poli comme celui d'une jeune fille, des cheveux noirs épais et soyeux, des yeux vifs et perçants, cachés par des lunettes en or, des traits enfantins, un teint blanc et rose qui aurait fait honneur à un fils du Nord, un embonpoint qui paraissait être celui de l'adolescence, et l'absence d'une barbe toujours soigneusement rasée, donnaient de prime abord à supposer tout ce qu'Alaman n'est certainement pas, c'est-à-dire à le supposer faible, timide, irrésolu, lymphatique, indolent. D'une complexion forte sans être robuste, d'une résolution vigoureuse, d'une énergie morale à toute épreuve, il est en outre travailleur infatigable; son activité veut et peut tout embrasser, même les occupations les plus opposées; nul ne connaît mieux le prix du temps, nul ne sait mieux l'utiliser. Au plus fort de ses occupations, lorsqu'il était à la fois industriel, chargé d'affaires du duc de Monteleune et ministre d'État, il trouvait encore le loisir de s'occuper de l'éducation de ses enfants, à qui il donnait des leçons dans les quelques minutes employées à se raser. C'est ainsi qu'il est arrivé à connaître à fond la littérature anglaise, française, italienne et latine, et, chose plus rare qu'on ne le penserait parmi ses compatriotes, à écrire aussi purement sa langue maternelle qu'il la parle.

Toutefois, malgré la justesse de son jugement, comme Alaman est essentiellement un homme de cabinet, il n'a jamais su faire la part de la difficulté matérielle de l'exécution d'une mesure qu'il avait dictée. Quant à lui, son histoire prouvera que la vigueur de ces mesures, quelles qu'elles fussent, ne l'épouvantait pas, et que sa devise était que: qui veut la fin, veut les moyens. Voilà pourquoi ses adversaires politiques, qui connaissaient cette particularité de son caractère, n'hésitaient pas à l'accuser du double assassinat que nous avons raconté; mais, en conséquence de ce même caractère, Alaman n'était pas homme à se laisser décourager par ces accusations odieuses, ni à sortir de la voie qu'il s'était tracée.

D. Lucas Alaman doit avoir aujourd'hui quarante-huit ou cinquante ans. Il est né à Guanajuato, d'une famille aisée, qui l'envoya à Mexico faire son éducation au collège des Mines, où il se distingua par son aptitude au travail. Né sur un sol qui sue l'argent, près d'exploitations minières colossales, il était tout naturel qu'il s'adonnât, soit par sa propre inclination, soit par la volonté de sa famille, à l'étude des mines. La guerre de l'indépendance l'arracha, comme tant d'autres, à la carrière qu'il avait embrassée, quoique ce ne fut pas poursuivre celle des armes, ainsi qu'on pourrait le croire. La nature ne l'avait pas fait pour être soldat; il se livra donc à l'étude des lois, pour pouvoir prendre part aux affaires publiques.

Nous ne raconterons pas ici ses débuts publiques, notre intention n'étant que de donner un précis de l'histoire des quatorze dernières années qui viennent de s'écouler, et dans lesquelles il a joué un rôle important. Nous dirons seulement que peu après la chute de l'empereur Iturbide, il accepta le portefeuille des relations extérieures, et qu'il remplissait encore ce poste quand ce prince, mal conseillé, remit le pied sur le sol mexicain à Ioto-la-Marina, en 1821. On sait que son exécution eut lieu aussitôt après son arrestation, en vertu d'un décret (rendu le 8 avril 1822) qui l'avait mis hors la loi, et qui prononçait contre lui la peine de mort dans le cas où il reviendrait au Mexique. Il y a cela de remarquable, que dans ce pays où les délits politiques sont toujours pardonnés, toutes les fois qu'Alaman a été au pouvoir, ils ont constamment ensuivis de châtiments terribles, et qu'il a été le seul qui ait élevé le métier de perturbateur à une certaine noblesse, en forçant d'engager sa tête pour enjeu.

A sa sortie du ministère, il vint en Europe et y fit un assez long séjour. A cette époque, l'horizon politique de la république n'étant plus aussi menaçant, les Anglais avaient commencé à exploiter les mines du Mexique, et formaient alors la compagnie la plus considérable à cet effet, sous le nom de Compagnie unie Mexicaine. Les premières études d'Alaman, ainsi que ses connaissances du pays et le rôle qu'il y avait joué, lui en firent donner l'administration comme directeur, avec des condition» magnifiques. Son ambition ne fut pas encore satisfaite de ce poste lucratif, et il se fit donner par le duc de Monteleune, la gestion de ses propriétés au Mexique.. Le prince de Monteleune, qui est Italien, est le dernier héritier et descendant de Fernand Cortez, et possède à ce titre, sur le sol mexicain, d'immenses biens fonds.

Ce fut pendant son séjour en Angleterre qu'il s'imbut des idées anglaises, et qu'il prit pour le nom français Daverstin qu'il n'a jamais su ou voulu déguiser, tandis qu'il montrait en toute occasion pour les Anglais la partialité et la préférence la plus manifeste. Cependant cette préférence ne fut ni exclusive ni au détriment des intérêts de son pays, comme on le verra dans les efforts qu'il fit pour le doter de l'industrie manufacturière, lors de la fondation de la banque de secours **** de acto.

De retour dans sa patrie après les pérégrinations qui lui avaient été si fructueuses, il fut tranquillement occupé pendant quelque» années à la gestion de deux emplois qui lui avaient été confiés, et ce dut être là le temps le plus heureux de sa vie. La chute de Guerrero arriva en décembre 1829, comme on l'a déjà vu, et Bustamante le sollicita de rentrer encore au ministère des affaires étrangères. Alaman voulut décliner cet honneur en alléguant des occupations multipliées, car il ne se dissimulait pas la difficulté de la tâche qu'il allait entreprendre; mais à la fin il accepta, et se rendit aux instances du président.

Lors de son avènement, ou pour mieux dire de sa rentrée aux affaires, voici quelle était la situation du Mexique. Un an s'était à peine écoulé depuis que Mexico avait été livré comme une proie à ses partisans par le général Guerrero. La confiance n'était pas encore rétablie, et ce dernier soutenait encore dans le sud une lutte obstinée contre le nouveau gouvernement. Santa-Anna, retiré dans son hacienda de Manga de Clavo, n'attendait que le retour d'un semblant de tranquillité pour avoir le bonheur de la troubler par quelque apparition soudaine dans l'endroit où il fût le moins redouté. Les finances étaient épuisées, les troupes et les officiers réclamaient leur paye à grands cris, le chemin de Vera-Cruz à Mexico était infesté de voleurs; les places, sollicitées par tout ce qu'il y avait d'immoral dans la république, étaient vendues au plus offrant, et une contrebande effrénée, tolérée par les employés supérieurs de la douane de Vera-Cruz, empêchait cet important revenu de remédier à la pénurie du gouvernement.

Voici sur quelle vaste échelle s'exerçait cette contrebande: un navire arrivait de France, par exemple, avec un riche chargement. Des colis composés des plus fastueuses soieries de Lyon, des draps lus plus fins d'Elbeuf et de Louviers, des articles de Paris les plus coûteux, des marchandises, en un mot, les plus luxueuses, et toutes taxées de droits énormes, étaient accouplés à des colis composes des marchandises les plus ordinaires, assujetties à des droits insignifiants. Une même toile d'emballage les enveloppait, et de deux ballots, n'en présentait qu'un seul à la vue. Le navire jetait l'ancre, envoyait à la douane ses manifestes; un douanier mis à bord en était constitué le gardien. Dans la nuit suivante, soit qu'elle fût obscure, soit que la lune brillai le plus glorieusement au haut du ciel, quand on n'entendait plus dans la rade que le sourd clapotement de la mer contre le flanc des navires mouillés, quand tous les feux de la ville mouraient l'un après l'autre, une lanche, partie du Môle, accostait mystérieusement le bâtiment contrebandier. La toile d'emballage des caisses était coupée; il ne restait plus dans la cale à moitié vide que le nombre des colis accusé, mais diminué chacun de sa plus précieuse moitié, que la lanche transportait à terre, et que de vigoureux matelots jetaient par-dessus la muraille d'enceinte, à moitié comblée par le sable, aux gardiens de la douane qui les recevaient. Pendant ce temps, le douanier préposé à la surveillance à bord feignait de dormir profondément dans son manteau, ou fumait obstinément son cigare de la Havane dans un coin où il ne pouvait rien voir, ou encore prêtait effrontément la main aux opérateurs, bien sûr, dans tous les cas, que son salaire ne pouvait pas lui échapper. On conçoit aisément que ce mode de perception des droits ne devait pas prodigieusement remplir les coffres de l'État.