État actuel des bâtiments de la fabrique incendiée à
Rouen, le mardi 28 novembre.

A Madrid, l'intrigue se complique de plus en plus, et il est toujours difficile de bien comprendre les dépêches télégraphiques avant que les correspondances et les journaux en soient venus donner le commentaire. M. Gonzalès Bravo a rempli la mission que la reine lui avait confiée de composer un cabinet. Le général Mazarredo, le marquis de Pena-Florida, M. Mayans et M. Portillo ont été nommés ministres de la guerre, de l'intérieur, de la justice et de la marine. Tous sont à la dévotion du général Narvaez. Il n'a pas encore été disposé du portefeuille des finances. Le jury a fort bien senti que la lutte ne pouvait être entre un journal et M. Olozaga, et le Heraldo contre lequel l'ex-Ministre avait porté plainte le premier jour où la fable des violences qu'il avait exercées contre la reine fut mise un circulation, le Heraldo n'a pas été mis en accusation, parce que l'accusation a été reproduite partout et doit se juger ailleurs qu'en Cour d'assises. Les explications de M. Olozaga ont produit beaucoup d'impression sur la Chambre; aussi a-t-elle, pour l'élection des deux vice-présidents du congrès appelés à remplacer MM. Gonzalès Bravo et Mazarredo, devenus ministres, donné la majorité aux amis du ministre révoqué; MM. Madoz et Canica ont été nommés, le premier par 70 voix contre 75, le second par 77 voix contre 73. C'est après ces résultats de scrutin que le télégraphe nous a appris qu'une proposition de mise en accusation de M. Olozaga, présentée par sept députés, avait été prise en considération par 81 voix contre 66. Il y a dans ce déplacement apparent et brusque de la majorité quelque chose d'inexplicable avant que les termes de la proposition nous soient connus, et qu'on nous ait dit si nul progressiste n'a voulu on votant pour sa prise en considération, amener l'intrigue à l'épreuve d'un débat public. L'émotion populaire a été vive à Madrid, et des coups de feu ont été tirés par la troupe sur le peuple. Il nous paraît difficile de croire au bruit qu'on a fait courir à Paris des préparatifs de départ de la reine Christine pour l'Espagne. Personne ne doit être tenté d'y aller en ce moment. Puisse la crise actuelle ne pas nécessiter au contraire dans la Péninsule des émigrations nouvelles!

--A Athènes l'assemblée nationale se livre à la vérification des pouvoirs. Après cette opération, elle s'occupera de la Constitution. On entrevoit un germe de division. Une fraction extrême, mais en faible minorité, demande le système d'une Chambre unique. La majorité, à la vérité, est bien prononcée pour le système de deux Chambres; mais elle se subdivise elle-même en une fraction qui vont abandonner au roi la nomination des sénateurs et c'est la plus faible; une autre qui voudrait la réserver à la nation ou à la Chambre des Députés, et une troisième qui veut y faire participer tout à la fois, et pour moitié, le roi et la nation. Les ambassadeurs étrangers ont déclaré ne vouloir se mêler en rien des affaires intérieures.

--Le congrès des États-Unis a dû ouvrir sa session le 4 décembre. On dit que le président Tyler, voulant répondre par un coup d'État à certaines intrigues de l'Angleterre, aura proposé dans son message d'admettre le Texas dans l'Union américaine. Ce bruit a acquis une assez grande consistance. Toutefois, il règne depuis quelque temps une si grande incertitude dans toutes les nouvelles qui nous viennent d'Amérique, qu'il est prudent d'attendre des faits positifs. Il est constant du reste que le Texas, le territoire d'Orégon, l'esclavage, le tarif et le droit de visite paraissent devoir être longtemps encore des causes permanentes d'hostilité entre les deux nations.--La Gazette des Postes de Francfort nous a appris par sa correspondance ce Saint-Pétersbourg que, dans les premiers jours de septembre, un combat sanglant a eu lieu entre les Avares et les troupes russes. Les Avares habitent la partie septentrionale du Lesgnistan. Ils avaient attaqué un village ami. Le colonel Weselowski se rendit immédiatement sur les lieux; mais l'ennemi comptait de huit à dix mille hommes. Les Russes étaient inférieurs en nombre; cependant ils se battirent avec courage. Ils ont perdu mille hommes; on croit même que le colonel est resté sur le champ de bataille. La Gazette d'Augsbourg parle également d'un rude échec que les Russes auraient éprouvé dans le Daghestan, où une division russe aurait été attaquée à l'improviste et mise un déroute par les montagnards circassiens.--A la Nouvelle-Zélande des collisions sanglantes ont eu lieu entre les Anglais et les naturels de Cloudy-Bay. Des nouvelles récentes annoncent que la plupart des principaux résidents anglais ont trouvé la mort dans les combats successifs qu'ils ont eus à soutenir contre les insulaires.--A la Havane a éclaté également une révolte d'un certain nombre de nègres. Des lanciers espagnols et des colons ont marché contre eux. Les révoltés ont eu une cinquantaine de morts; on leur a fait soixante-sept prisonniers; le reste a pris la fuite. Ces soulèvements deviennent de plus en plus fréquents, et demandent qu'on y réfléchisse. Beaucoup de lettres on été publiées cette semaine à l'occasion du séjour à Londres de M. le duc de Bordeaux et de ses réceptions. On a vu paraître les épîtres de ceux qui croyaient avoir à expliquer pourquoi ils avaient tardé à s'y rendre, et de ceux qui ne s'y rendent pas du tout. Ou a lu aussi une lettre du prince, portant pour suscription à M. de Chateaubriand mais qui, bien plus probablement, était adressée à la France. C'est toutefois Chateaubriand qui y a répondu, et, comme toujours, il a parlé de son pays en homme qui a concouru à sa gloire, et de la liberté en écrivain qui a su parfois la servir. Cette correspondance demeurera comme document historique. On annonce du reste que le ministère anglais aurait fait signifier à M. le duc de Bordeaux l'ordre de quitter l'Angleterre. N'oublions pas une lettre adressée par l'organe du Sun aux partisans du duc de Bordeaux, et renfermant un défi en forme que leur adresse M. le comte Grignan de Labarre. «Vous croyez, leur dit-il, rendre hommage au toi de France dans la personne du petit-fils de Charles X; eh bien! vous êtes dans l'erreur. Le fils de l'infortuné Louis XVI est vivant, il est maintenant en prison pour dettes: c'est M. le duc de Normandie, expulsé de France au moment où il allait démontrer ses droits, reconnus par le duc de Berri lui-même au moment de sa mort.» En conséquence M. le comte de Grignan de Labarre propose aux chefs de la noblesse française réunis en ce moment à Londres de se former en cour d'enquête sous la présidence de M. le duc de Bordeaux, afin de résoudre la question depuis si longtemps pendante de l'existence du dauphin de France, «S'il ne s'agît, dit-il, que d'une imposture grossière, comme on a osé le soutenir, elle sera solennellement confondue. Si le duc de Normandie est réellement ce qu'il prétend être, le duc de Bordeaux est trop loyal pour ne pas rendre lui-même hommage à son souverain légitime.» Le défi, comme on le voit, est nettement posé; mais nous n'avons pas appris encore qu'il ait été accepté. Un certain nombre de lecteurs anglais paraissent cependant l'avoir pris au sérieux.--Cela a fait presque autant de bruit à Londres qu'une explosion qui a eu lieu dans le quartier de Clerkenwell, par suite de fuites survenues à des conduits de gaz traversant un égout. Au dire du Times, plus du quarante maisons auraient sérieusement souffert; des façades entières auraient été ébranlées, des marchandises, des meubles déplacés, brisés et jetés çà et là; d'énormes grilles de fer lancées à plus du trente mètres; des pavés, des dalles en quelque sorte déracinés et projetés au loin à des distances considérables; mais, parmi bonheur providentiel, personne n'a péri au milieu de ce désastre, qui un instant a pu faire croire à une secousse volcanique. L'enquête faite à ce sujet établit que l'explosion a eu lieu dans un grand égout commun, et qu'elle a été déterminée par un morceau de papier allumé qu'un fumeur avait laissé tomber par la grille de l'égout.

O'Connell a obtenu, ce qui était si important pour lui, de n'être jugé que par le jury de 1844, dont la liste est dressée sous l'active surveillance des repealers. En attendant le jour de sa comparution, il est allé présider à Limerick un grand banquet en l'honneur de M. O'Brien, qui s'est rallié à la cause du rappel. Le libérateur a déclaré

M. Tyrrell, coaccusé d'O'Connell,
décédé.
qu'on lui avait offert de renoncer aux poursuites ou de ne pas faire exécuter la condamnation qui pourrait être prononcée, s'il voulait abandonner le rappel. «Ai-je besoin de dire, s'est-il écrié, que j'ai repoussé cette proposition? Non, non, tant qu'il me restera un souffle de vie, je ne transigerai pas sur la cause du repeal. Tant que je vivrai, je soutiendrai que l'Irlande a le droit d'avoir son Parlement; et si l'on me jette en prison, eh bien! j'aurai encore ma plume pour communiquer mes pensées à mes concitoyens..... Malgré l'intervention et les préventions officielles, la paix subsiste; la paix donc, voilà mon ordre! la paix, voilà ma prière! la paix toujours, et l'Irlande sera libre.»--La mort vient de frapper un des coïnculpés du grand agitateur. Le révérend M. Tyrrell, prêtre de l'Église catholique d'Irlande, renvoyé, ainsi qu'O'Connell, devant le jury, a été enlevé à ses paroissiens et à ses juges. C'était un nomme qu'entourait l'estime publique, et dont la présence dans l'association avait dû attirer bon nombre d'adhésions. Son portrait est donné par plusieurs feuilles anglaises d'après lesquelles nous le reproduisons.

On a dressé l'état civil des souverains de l'Europe et fixé l'âge qu'ils auront au 1er janvier prochain. Le roi de Suède aura 80 ans; le pape, 78 ans, le roi des Français, 70 ans; le roi de Wurtemberg, 62 ans; le roi de Bavière, 57 ans; le roi de Danemark, 57 ans; le roi des Belges, 51 ans; l'empereur d'Autriche, 50 ans; le roi de Prusse, 50 ans; l'empereur de Russie, 47 ans; le roi de Saxe, 16 ans; le roi de Sardaigne, 15 ans; le roi de Naples, 31 ans; le roi des Grecs, 26 ans; la reine de Portugal, 25 ans; la reine d'Angleterre, 21 ans; le sultan. 20 ans; enfin Isabelle d'Espagne, 13 ans.--Les reliques de Charlemagne, qui comptent à peu près autant de siècles que l'innocente Isabelle a d'années, et que nous avions dit avoir été égarées et retrouvées dans la cathédrale d'Aix-la-Chapelle, donnent lieu aujourd'hui à une réclamation rectificative qui n'est pas sans intérêt. Suivant cette, version nouvelle, ces reliques n'ont jamais été égarées dans la basilique, qui les honore comme celles d'un fondateur et d'un saint. On a toujours su qu'elles étaient conservées dans la grande châsse d'argent doré qui a été évidemment faite pour les recevoir, et que la tradition attribue, sans que l'archéologie s'y oppose, à Frédéric Barberousse, le grand admirateur de Charlemagne et le grand bienfaiteur de sa basilique. Il ne s'agissait donc nullement de trouver l'auguste dépouille, mais de constater son état et d'étudier sur toutes ses faces le monument qui la protégeait, admirable morceau d'orfèvrerie romane couvert de bas-reliefs, de gravures, d'émaux et d'inscriptions dont une partie reste habituellement cachée contre la muraille. M. Arthur Martin, l'auteur, avec M. Cabier, de la Monographie de Bourges, se proposant de faire connaître par une nouvelle publication le trésor d'Aix-la-Chapelle, obtint sans peine de la bienveillance du chapitre la faveur insigne de faire descendre la pesante châsse du lieu élevé on elle était placée, et le privilège plus grand encore de la faire ouvrir. Il fallut quelques heures de recherches pour découvrir, pour trouver le système de sa construction: on reconnut enfin les joints des portes sous les plaques de métal qui couvrent les versants du toit, et l'on n'eut plus que quelques clous à enlever pour découvrir l'intérieur. Il ne renfermait qu'un seul corps, bien que, d'après la tradition et les historiens du quinzième siècle, Frédéric eût enseveli les reliques de saint Léopard avec celles de Charlemagne. Le squelette était à peu près entier, et les ossements qui manquaient étaient précisément ceux une l'on vénère à part depuis plusieurs siècles dans la même église. On sait en effet que le chapitre et la ville d'Aix-la-Chapelle ont toujours été tellement jaloux de leur possession, qu'ils en ont refusé des parcelles et à des rois de France et à des empereurs. Ces ossements supposent une stature élevée: la fémur est de 52 centimètres.--Auprès des ossements se trouvaient une feuille de parchemin et deux riches étoffes. A la vue du parchemin, l'on avait espéré rencontrer quelque précieux document historique; mais cette pièce n'était datée que de la fin du quinzième siècle, et constatait seulement que les os de l'avant-bras avait été extrait de la châsse par le chapitre pour être offert à la vénération publique dans un bras d'argent doré donné par Louis XI. L'une des étoffes, tissue en soie, semblait appartenir au quinzième siècle; l'autre, de soie et de fil, présentait dans toute sa pompe l'ornementation du douzième. Un circonstance de grand intérêt pour l'archéologie fut la découverte, sur cette dernière étoffe, d'une inscription grecque faisant partie du tissu. Ou a su par là que ce magnifique travail, que l'on eut pu croire un produit de la fusion du byzantin, du latin et de l'arabe, qui s'opérait en Sicile et dans la grande Grèce à la fin du douzième siècle, provenait directement des manufactures impériales de Constantinople. Les deux étoffes, après avoir été calquées, ont de nouveau recouvert la dépouille du grand homme; un nouveau procès-verbal a été déposé à côté de celui du quinzième siècle, et la châsse, refermée, a repris sa place accoutumée sur le haut rayon où les innombrables visiteurs du trésor devront, comme auparavant, se contenter d'entrevoir une partie de ses merveilles.--Nous avions promis de faire connaître le jugement qui serait définitivement porté sur le cœur trouvé à la Sainte-Chapelle. Mais la discussion s'est, cette semaine, continuée entre M. Taylor et M. Letronne, l'un plaidant pour saint Louis, l'autre contre, et elle ne paraît pas toucher encore à sa conclusion.--On a placé au Louvre, au milieu de la salle dite de Henri IV, contenant les agates, les émaux, les vases précieux, etc., sur un piédestal en marbre vert, un grand bassin entièrement couvert de ciselures représentant une multitude de sujets et timbré aux armes fleurdelisées. C'est le bassin qui était à la Sainte-Chapelle de Vincennes, et qui a servi aux baptêmes de Philippe Auguste et du comte de Paris.--De glorieux restes encore plus dignes de nos respects, ce sont les vieux soldats qui forment l'effectif du l'hôtel royal des Invalides. On vient de publier un état de ces braves dans lequel on trouve 11 chevaliers de Saint-Louis, 208 membres de la Légion-d'Honneur, 10 militaires privés des deux jambes, 5 de deux bras, 180 aveugles, 365 privés d'une jambe, 255 d'un bras, 151 affligés de blessures diverses. Il y a dans le nombre 667 vieillards âgés de plus de soixante-dix ans.

Les journaux allemands ont eu cette semaine une annonce qui a obtenu un grand succès et une large publicité. Ils nous ont appris qu'un souper à la viande de cheval, qui a eu lieu le 17 novembre à Koenigbade, près de Stuttgard, avait réuni plus de cent cinquante personnes de toutes les conditions de la ville et des environs. Le service consistait en potage au riz, en viande salée et en cheval à la mode. Tous les convives oui été d'accord sur ce point, que la viande était non seulement tendre et d'un goût agréable, mais qu'on ne pouvait la distinguer du bœuf, et que la soupe au bouillon de cheval était agréable et sans aucun goût particulier. Ce qui prouve que le préjugé contre ces mets était très-faible et qu'il a disparu promptement, c'est que tous les plats n'ont pas tardé à être consommés, et qu'il a fallu en préparer d'autres pour les convives retardataires. On a aussi exprimé le désir de se réunir prochainement pour un autre repas du même genre.--De leur côté, tous les journaux de Paris ont reçu, avec invitation de l'insérer, la note suivante: «Un ancien officier, qui a été sept fois maire d'une grande commune, se trouvant, à défaut de fortune, dans l'impossibilité de tirer parti d'un immeuble qui, dans d'autres mains, pourrait être l'origine d'une fortune colossale, désirerait aliéner les belles ruines de l'antique château de la Perrière, situé sur la rive gauche de la rivière de Bram, dans la commune d'Oradour-Saint-Genest, à dix kilomètres de la ville du Dorat, arrondissement de Bellac. Au seizème siècle, sous le règne de François Ier, et du temps du chevalier Bayard, ce château, d'après la tradition, appartenait au connétable de Bourbon, comte de la Marche, qui y faisait battre monnaie. Il y a, assure-t-on, à la suite des caves, de vastes souterrains dans lesquels le prince avait déposé d'immenses trésors; on porte sans y comprendre les objets d'art et d'antiquité, à plus de quatre-vingt millions les valeurs contenues dans des tonnes qui furent aperçues, par un effet du hasard, il y a environ cent vingt-cinq ans, à travers une énorme grille de fer, laquelle ne put être enlevée, parce que la mauvaise qualité de l'air empêcha de conserver la lumière; ce qui fit dire aux crédules villageois qui se trouvaient là: «que le diable s'était emparé du trésor, et qu'il fallait y renoncer.» Tout cela est raconté journellement par les vieux habitants du voisinage qui l'avaient entendu dire à leurs pères.--Actuellement les fouilles et les recherches pourraient être faites avantageusement par une société ou un homme riche.--Le propriétaire, n'étant pas en position d'en faire les frais, offre de vendre le fonds moyennant cinquante mille francs et la centième partie de ce qui aura été trouvé. S'adresser, franco, à Me Lesterpt, notaire à Darnac (Haute-Vienne). MM. les directeurs des journaux, de toutes les opinions, sont priés de vouloir bien reproduire, gratuitement, l'article ci-dessus, et lui donner la plus grande publicité. Ceux qui auront cette obligeance feront une bonne œuvre, car il est de l'intérêt public que des capitaux considérables ne demeurent pas plus longtemps enfouis.» C'est donc une bonne œuvre que nous venons de faire, et qui nous donne au prix Monthyon des droits sans partage, les journalistes quotidiens ayant probablement voulu faire leur profit particulier d'un avis aussi important.