M. Feuillet, membre libre de l'Académie des Sciences morales et publiques, et conservateur de la Bibliothèque de l'Institut, vient de mourir à l'âge de soixante-quinze ans. C'était un homme d'une instruction étendue, qui s'était concilié l'affection et l'estime de tous les savants, avec lesquels il était depuis si longtemps en rapports quotidiens.--Nous avons lu dans plusieurs feuilles qu'un neveu de Lavoisier, une des gloires de la France, venait de mourir à Bicètre. On ne nous a pas dit s'il fallait le reprocher au pays, et si c'était un injuste abandon qui avait fait franchir à ce malheureux la porte de ce triste séjour.

L'album et le keepsake triomphent; le renouvellement de l'année est la saison de leurs victoires et conquêtes. Dans quinze jours, le boudoir et le salon étaleront leur récolte de keepsakes et d'albums pour 1844 négligemment abandonnés sur le marbre de la cheminée, sur la table de palissandre, sur l'acajou, sur le velours: agréables refuges pour le désœuvrement de la soirée, jouets brillants qui empêchent la satiété et l'ennui; les charmantes fantaisies de Grandville et de Tony Jobannot, les douces romances de Loïsa Puget et de Labarre sont d'un merveilleux secours pour rompre la monotonie d'un long tête-à-tête, ou ranimer une conversation qui se meurt d'inanition.--Vous êtes à bout de paroles, vous vous sentez la bouche sèche et le cerveau malade; cette crise de nerfs qui s'appelle un bâillement vous saisit à la mâchoire et à la gorge; que devenir et que faire? Si vous restez court, vous passez pour un sot, et pour un manant si vous cédez à la crise nerveuse: l'album et le keepsake viennent heureusement à votre aide et vous sauvent de ce double affront. Oh! quel charmant livre! dites-vous en vous levant; quel délicieux recueil de romances! Et vous allez droit au bienheureux spécifique; tandis que vous en parcourez les pages une à une, vous reprenez haleine, la salive vous revient, et, si peu que vous soyez un bâilleur exercé vous glissez adroitement votre bâillement entre deux feuillets.--Il ne faut donc pas s'étonner du grand nombre de keepsakes et d'albums que le 1er de l'an consomme; l'étrenne, comme on voit, en est utile et agréable.--A tout commencement d'année, on doit s'attendre à être visité, pendant douze mois, par une quantité d'ennuyés, d'ennuyeux et de niais; il est sage de se précautionner et de faire ses provisions: l'album distrait ces gens-là, et le keepsake leur donne une contenance.

L'occasion est bonne: je pourrais vous recommander des albums et des keepsakes par douzaines; il en pleut de toutes les couleurs, tous plus ou moins satinés, veloutés, illustrés et dorés sur tranche; mais dans cette multitude, j'ai une préférence que je vais vous confier ingénument; de tous ces albums, c'est l'album de Frédéric Bérat que j'aime le mieux; ma première raison, c'est que Frédéric Bérat est mon ami; vous me pourriez dispenser d'en donner une autre, mais je suis homme de conscience: si Frédéric Bérat n'était qu'un bon compagnon, je le darderais pour moi seul; mais vraiment il a du goût, de l'esprit, du cœur, et je suis assez généreux pour vous en faire part. Prenez donc le nouvel album de Bérat, prenez-le, croyez-moi: vous y trouverez tout ce que je vous annonce là, de tendres mélodies, des chants naïfs et spirituels. Frédéric Bérat n'est pas de ces gens qui font grand étalage d'une science souvent stérile; il chante avec ses émotions, et aussi émeut-il souvent ou fait-il sourire. Poète et compositeur tout à la fois, Bérat écrit la rime et la note de la même plume; de tous ses gracieux enfants, lui seul est le père, musique et paroles.--Mais quelle simplicité de vous parler ainsi de Frédéric Bérat! comme si vous ne connaissiez pas mieux que moi l'auteur de la douce romance: Je vais revoir ma Normandie! qu'on a tant chantée et que vous chantez peut-être encore au moment où je vous parle. Heureux Bérat! qui se recommande si bien lui-même!

Nous représentons, page 211, des demoiselles qui ne se contenteraient certainement pas d'une romance de Bérat pour leurs épaves du jour de l'an: ce sont ces demoiselles de l'Opéra, surtout ces demoiselles de la danse, espèce médiocrement bucolique de sa nature, et fort peu disposée à regretter le lait pur, le simple galoubet et les pâturages de sa Normandie. Le cachemire, entre nous, le divan aux moelleux coussins, et le Champagne glacé, leur semblent d'une qualité préférable. Amaryllis et Tityre n'ont pas élu domicile dans les coulisses de l'Académie royale de Musique, et ne font pas encore partie du corps des ballets.

Que viendraient-ils chercher, je vous le demande, l'un avec sa blanche brebis, l'autre avec sa flûte champêtre, au milieu de ces jambes légères et de ces cœurs fragiles? Figurez-vous Mélibée entrant au foyer de la danse, dans ce foyer tout plein de sourires faciles, de regards indulgents, de pieds mutins et de mains étourdies, dans ce damné foyer que vous avez là sous les yeux.

La toile vient de se baisser; nous sommes au moment de l'entr'acte. C'est l'heure où le lion se met en chasse; s'élançant de l'orchestre et de l'avant-scène dans les coulisses, il y rôde un instant, flaire à droite et à gauche, et gagne le loyer de la danse; le foyer de la danse est son antre préféré. Là, le lion secoue fièrement sa crinière, aiguise ses griffes, se met en arrêt et attend sa proie.

En ce moment le lion, ainsi que vous le pouvez voir, est dans son quart d'heure de repos et d'humanité; il ne mord pas, il roucoule comme s'il était une modeste colombe.--Sur le premier plan, vous voyez un lion d'un âge mûr, dans l'altitude mélancolique du bipède qui se sent devenir vieux; plus loin, trois lionceaux debout, se confondant en douceurs et en politesses pour une des gazelles de l'endroit; ce sont des lions à peine émancipés, des lions à leur premier coup de dent, si j'en crois leur mine respectueuse et guindée; la gazelle s'en aperçoit et les écoute d'un air légèrement maussade; la gazelle n'aime pas les lions conscrits. Parlez-moi du lion qui est là-bas, assis négligemment sur un canapé, les pattes croisées; celui-là est un beau jeune lion rompu aux armes; j'en atteste cet air penché, ce sourire satisfait et victorieux. Cependant, au fond de l'autre, lion et gazelles se cherchent et se confondent; c'est un bruit mêlé de rugissements et de soupirs. Les propos y sont lestes comme cette péri, cette sylphide ou cette wili au jupon court qui s'élance, bondit, et provoque le parquet de son pied agaçant... mais, hélas! le foyer des danseuses a beaucoup dégénéré depuis que le prince russe y est devenu rare, et que l'ambassadeur a fait place au commis banquier et au maître clerc!

Passons de l'entrechat au poignard, de Terpsychore à Melpomène (vieux style). Or, Melpomène est un peu consolée; après six semaines d'abandon, elle a retrouvé sa chère Rachel, son trésor, son orgueil. Qu'étiez-vous devenue, ô Roxane? Pourquoi nous délaisser, Hermione? Sans vous, Camille, que faire? Chimène, si vous nous quittez ainsi, que dira Rodrigue?

N'accusez ni Roxane, ni Hermione, ni Camille, ni Chimène de désertion et d'infidélité; le mal les avait vaincues. Au lieu du diadème d'or et du manteau de pourpre, ces belles reines, ces princesses passionnées avaient pris la camisole et le bonnet de malade; Curiace et Bajazet, Rodrigue et Pyrrhus ne les visitaient plus que sous un habit de médecin. Adieu, jalousies et tendres fureurs! adieu, rimes brûlantes! Phèdre, voyons votre pouls! Eryphile, suivez cette ordonnance! qu'on apprête cette tisane pour Esther!