«Rien de plus frais, de plus paisible, de plus helvétique, que tout ce vallon d'Underwald, surtout dans un moment où un beau soleil succédant à la pluie dore les rochers et fait resplendir les pelouses, A peine rencontrons-nous quelques naturels, même dans les villages, même dans la capitale, où nous ne trouvons à acheter que du pain et des prunes; ce sont les seules friandises mises en vente dans les deux seules boutiques de l'unique rue.
«Connue nous passons devant une chaumière, les sons d'une guitare frappent notre oreille. C'est un gros homme en blouse qui accorde son instrument. M. Topffer le prie de nous chanter quelque air. «Pas moi, dit-il, mais ma servante, si vous ne lui faites pas trop peur.» Toute la caravane s'étend sur le gazon, et bientôt parait une jeune fille extrêmement timide, qui s'assied devant le seuil, et qui chante pour obéir à son maître bien plus que pour complaire à l'illustre société.--Sa voix est agréable et d'une justesse parfaite; la scène est pittoresque, le plaisir inattendu; en sorte que nous passons là une de ces douces heures qu'on ne peut pas plus faire naître qu'on ne peut les oublier. Toutefois, la chose déplaît à un gros barbichon de chien qui grogne dans sa toison, et s'obstine dans des accompagnements bilieux.» De l'Underwald passons dans le Valais.
C'est encore une halte; mais les acteurs qui y jouent le rôle principal, plus nombreux d'ailleurs, ne ressemblait en rien à ceux que nous venons de voir.--Il s'agit cette fois de la jeune population d'un village valaisan que M. Topffer vient d'ensucrer, et dont la joie enfantine égale l'étonnement. Comme paysagiste, M. Topffer ne reconnaît peut-être aucun maître. Ses croquis, qu'un de nos plus habiles dessinateurs français, M. Karl Girardet, a mis sur bois avec tant de goût et de bonheur, ont surtout le mérite d'être aussi vrais que possible. De grands tableaux ne représenteraient pas mieux les belles scènes de la nature dans les Alpes. Voici d'abord les roches et la porte d'Annibal à Donas, dans le val d'Aoste.
Puis une vue du lac Majeur prise à Fariolo, car M. Topffer passe souvent les Alpes, il descend dans les planes de la Lombardie, il visite Milan; une fois même il s'est aventuré jusqu'à Venise. «Un tel voyage à pied avec de si petites jambes, s'écriera quelque lecteur épouvanté, c'était une entreprise colossale.» Rassurez-vous âme timorée, tout alla pour le
mieux dans la meilleure des caravanes possibles, et ici comme dans les autres circonstances de la vie, cette pensée, «A la garde de Dieu, fait, dit M. Topffer, la sécurité et le courage du cœur; elle nous inspira je ne sais quelle pacifique confiance qui fut un tempérament contre l'inquiétude qui rend gauche, ou contre la présomption qui rend téméraire.» Le voyage à Venise se termina donc aussi heureusement que les précédents, et M. Topffer en rapporta de charmants dessins; nous en donnerons pour preuve l'effet de lune suivant sur le grand Canal.