Des perturbateurs politiques restaient encore à châtier, et, dans leur état permanent de récidive, leur châtiment ne devait être rien moins que la mort. Malheureusement pour la tranquillité future du Mexique, un homme de cabinet avait à lutter contre des généraux; il est vrai que cet homme avait pour lui l'argent nécessaire pour les atteindre partout où leur cri de guerre retentissait. Santa-Anna était en tête; mais, à cette époque, sa vie inactive dans son hacienda de Manga de Clavo fut son salut, car l'œil d'Alaman était ouvert sur lui, prêt à faire un signe pour le faire arrêter. Les plages brûlantes de l'océan Pacifique furent, comme on l'a vu, d'un faible secours pour Guerrero, qu'on fusillait à Puerto-Escondido en 1831; Codallos et Victoria partagèrent le même sort sans que le premier pût être sauvé par son frère, alors gouverneur de Mexico, et sans que la qualité de frère de l'ancien président de la république, D. Guadalupe Victoria, pût servir de sauvegarde au second. A propos de Guerrero et de Picaluga, qui le vendit, nous devons rectifier ici une inexactitude dont nous avons été involontairement coupables. Des renseignements authentiques nous apprennent d'abord que la somme qui lui lui comptée, inscrite de la main même d'Alaman sur les registres de la trésorerie, fut de deux cent mille francs, et en second lieu que Picaluga n'est point mort. On le raya de la liste des citoyens génois, et après s'être fait renégat de sa religion, comme il l'avait été de son honneur il alla porter son infamie au service de Mahomet. Tels étaient les importants changements qui avaient eu lieu au Mexique dans le cours des années 1830 et 1831.
De ce moment commença pour le pays une ère nouvelle. Jusqu'alors il n'était arrivé qu'au second degré de civilisation, c'est-à-dire que ses ressources ne consistaient que dans l'agriculture et la vente des bestiaux. Alaman voulut mettre le peuple qu'il gouvernait au niveau des peuples d'Europe, en le faisant manufacturier, industriel. L'industrie ne fleurit qu'au sein de la paix, et la paix était faite. Cette grande question si nécessaire à la prospérité nationale avait été appréciée et mûrement pesée par Alaman.
La nature, qui s'est complu à doter le Mexique de trois climats différents, brûlant, tiède et froid (par comparaison), qui adonné aux terres de ces trois latitudes une fertilité inépuisable, un ciel toujours pur, des chaînes de montagnes du haut desquelles les eaux pluviales font rouler l'or dans les plaines, où l'argent est plus commun que la houille; la nature, qui a circonscrit entre deux océans son immense territoire, qui l'a rendu propre à toutes les cultures, a oublié de lui donner des fleuves navigables. Elle a aussi tellement accidenté le sol qu'on ne peut prévoir comment les chemins de fer pourront le traverser; en un mot, le Mexique est privé des voies de communications naturelles qui ont été données comme compensations aux pays moins favorisés. La question industrielle est donc pour lui plus vitale encore que pour tout autre, puisqu'il ne peut exporter ses matières premières jusqu'au littoral de ses deux mers.
Sur la demande du président du conseil Alaman, pour encourager les essais d'industrie, une partie des fonds provenant des droits de douanes fut appliquée sous le nom de banque de secours (banco de avio) a des prêts aux diverses industries du coton, du fer, de la soie, de la laine et du papier. Une autre partie de ces fonds était destinée également à l'achat en Europe des machines nécessaires qu'il livrait gratis aux manufacturiers. Ce fut à cette époque qu'il en vint quelques-uns de France, qu'Alaman accueillit comme les autres, et mieux que n'auraient pu le faire supposer son antipathie pour nous et la froideur avec laquelle il accueillit notre révolution de Juillet, son parti représentant l'aristocratie au Mexique. Cependant, comme il n'avait, en vue que le bien de son pays, il ne fut pas exclusif, ainsi que nous l'avons déjà dit. L'industrie allait donc prendre son essor, la paix était rétablie, les arsenaux étaient garnis de munitions, les droits de douanes régulièrement perçus, les chemins réparés, entretenus, purgés des bandes qui les infestaient; un seul homme encore debout menaçait de jeter au milieu de ce calme général une épée toujours au service de ses caprices, et au moment même où les mesures allaient être prises pour faire expier à Santa-Anna ses perturbations passées, le révolution de Vera-Cruz (V. Santa-Anna) éclata; celui-ci s'empara des fonds que la sage prévoyance d'Alaman avait amassés à Vera-Cruz: (2,500,000 fr.) et qui malheureusement servirent à renverser l'homme le plus nécessaire à la prospérité du Mexique, en élevant celui qui fut toujours le plus acharné à sa ruine.
Dans la lutte qui s'engagea entre le général Santa-Anna et le gouvernement, et dont on a vu le résultat, en janvier 1832, ce fut en vain qu'Alaman donna aux généraux qu'il employa les instructions les plus précises, de l'argent, des troupes aguerries, leur impéritie fit échouer tous les plans qu'il avait tracés dans la méditation du cabinet. Le ministre de la guerre, le général Facio, ne fut pas plus heureux; Alaman ne put monter à cheval pour réparer leurs fautes, et après la capitulation faite par Bustamante, il disparut subitement de la scène politique, sans que personne pût savoir où il s'était réfugié, ni quel mystérieux asile le mettait à l'abri de l'animadversion du parti victorieux.....................
Quinze mois après, pendant la présidence de Santa-Anna, qui n'ignorait cependant pas les projets avortés d'Alaman à son égard, celui-ci reparut dans Mexico aussi inopinément qu'il l'avait quitté. Tout ce qu'on put savoir, c'est que, craignant pour sa vie, à tort ou à raison, il avait été s'enfermer dans un couvent qui lui avait prêté l'ombre et le silence de son cloître. Ce fut dans cette retraite inaccessible qu'il laissa s'amortir le ressentiment des passions politiques, et le secret fut si bien gardé qu'un ignore encore aujourd'hui le couvent qui lui servit d'asile. Isolé complètement des affaires publiques jusqu'en 1837, il recommença à y prendre part quand Bustamante devint président pour la seconde fois. Nous devons dire ici que Alaman obtint dans cette élection le plus de voix après Bustamante, et qu'il ne s'en fallut que de peu qu'il ne fût nommé président lui-même. Son habileté ordinaire sut du reste, dans le partage de l'autorité, lui réserver la plus large part, et, l'on peut citer comme modèle du genre la position suprême qu'il eut le talent de se créer.
La constitution centrale, dite constitution de Tagle, du nom du sénateur qui en avait proposé le plan, avait créé, comme troisième pouvoir, un consul du gouvernement (consejo de gobierno), et lui avait assigné de singulières attributions. Ce conseil avait, entre autres droits, celui de donner son opinion sur toutes les lois proposées par les Chambres avant que le président n'y donnât sa sanction pour les décider. Il avait encore la faculté d'examiner les lois, soit qu'elles fussent discutées et adoptées par les Chambres, soit qu'elles fussent présentées aux Chambres par le président ou ses ministres, et de prendre comme eux l'initiative en cas de besoin. Ses discussions, en outre, étaient secrètes, et rien ne transpirait au dehors de ce qui s'y était passé. La présidence de ce Conseil d'État fut offerte à Alaman, qui trouva ce poste trop en évidence encore, et qui fit nommer le général Moran à sa place, en se réservant pour lui la vice-présidence. Il fut président de fait, et par l'influence qu'il avait sur le général, et par la mauvaise santé de ce dernier, qui lui permettait rarement d'assister aux délibérations. Il résulta donc de tout ceci qu'Alaman, qui se rappelait encore avec effroi l'insomnie de ses nuits et l'agitation de ses jours quand il était ministre responsable, se trouvait sans responsabilité aucune par le secret des discussions, libre de prendre telle mesure qui lui plairait, et investi d'une autorité plus influente dans le gouvernement que les ministres eux-mêmes, qui avaient tout le dégoût, toute la responsabilité des affaires. Ce coup d'éclat fut la lin de la carrière politique d'Alaman, qui se vit encore, en 1840, arraché par les turbulences de Santa-Anna à la position élevée qu'il occupait, la constitution ayant été anéantie, et le consejo de gobierno naturellement dissous lors de l'abdication du président Bustamante.
Lorsque Santa-Anna reconquit pour la seconde fois l'autorité suprême dans Mexico, encore encombré des débris de quelques-uns de ses plus beaux monuments, les bons citoyens durent su voiler le visage; Bustamante s'en vint demander à l'Italie déchue des consolations au malheur de son pays, Alaman ne put se dissimuler que de bien longtempa il ne devait plus y jouer de rôle public, et il résolut de réaliser par lui-même l'idée de la grande création industrielle qu'il avait cherché à encourager par le banco de avio. Il établit donc à Orizava, ville de l'État de Vera-Cruz, un immense atelier de filature et de tissage de coton. Cet établissement, situé dans un pays délicieux et fertile, le plus avancé dans la culture de la matière première qu'on voulait utiliser, put, au bout de quelque temps, par l'élégance de sa construction, par le luxe de ses machines, par l'importance de ses produits, rivaliser avec les fabriques les plus remarquables d'Europe. Cette nouvelle industrie, créée à grands frais, avait malheureusement pour rivale, presque vis-à-vis de son berceau, à une distance qu'une goélette bonne voilière peut franchir en deux jours, à la Nouvelle-Orléans en un mot, une industrie semblable, mais forte, mais puissante, et qui, par le travail des esclaves, l'ancienneté de ses ateliers, pouvait livrer ses produits à un prix infiniment plus bas. Le petit port de Tuxpam, alternativement fermé et réouvert, dans lequel la contrebande, expulsée de Vera-Cruz par Alaman, s'était à diverses reprises réfugiée, offrait, par sa position, un excitant irrésistible au désir d'importer au Mexique ces produits des États-Unis, les toiles de coton, unique vêtement du peuple mexicain. Ce n'était pas asses pour protéger les premiers pas de l'industrie cotonnière à Orizava d'avoir prohibé l'importation de ses produits, le gouvernement devait encore établir sur toute la côte du golfe une ligne formidable de douaniers. Il n'en fut rien. Le gouvernement de Santa-Anna, semblable au prodigue et au dissipateur qui a dilapidé un riche héritage, un semblable encore au riche malaisé qui contracte des emprunts onéreux, fruits de son désordre, tolérait encore parfois le commerce interlope, selon les offres qui lui étaient faites.
Tuxpam alors, comme un volcan mal éteint, vomissant sur le littoral des milliers de ballots de mantas, que des muletiers apostés enlevaient pendant la nuit, tandis que les goélettes qui les avaient apportées ne paraissaient déjà plus à l'horizon que comme une bande d'oiseaux qui s'envolent.
Le résultat de cette tolérance coupable fut de placer, tant à Mexico qu'à Orizava et partout, les industriels découragés dans une situation désastreuse; la filature d'Orizava fut la première à ressentir les cruels effets de celle concurrence des États-Unis, et cette société, dont Alaman était le chef, fut obligée de suspendre le paiement de nombreux effets mis en circulation pour effectuer les capitaux nécessaires à son exploitation. Cette somme s'élevait à 1,200,000 piastres, soit 7,000,000 de francs. La faillite d'Alaman jeta la consternation dans le commerce mexicain, et les journaux d'Europe s'en préoccupèrent en lui donnant le nom du Cockenil américain. Il supporta cette position fâcheuse avec un sang-froid et une indifférence qui furent loin de lui faire honneur dans l'esprit public. Les arrangements furent désastreux pour les créanciers, et la cession de ses biens une fois faite, Alaman ne s'occupa plus de cette affaire.