«Midi!» s'écria Daniel. Les horloges de France frappèrent leur premier coup. «Elle est en retard ta machine,» dit froidement le vieil horloger. Il n'avait pas fini ces mots, qu'un bruit rauque se fit entendre, comme si l'on eut tourné une vieille crécelle, ou fait crier une corde sur une poulie rouillée. Le pauvre Daniel poussa un cri d'angoisse, et Louise vint tomber sur une chaise, à demi morte. Samuel éclatait de rire; le vieux Saunders s'élança sur l'horloge de Daniel, la jeta à terre, la brisa en mille pièces d'un coup de pied, et poussa rudement Daniel par les épaules, en le chargeant d'injures grossières. Le pauvre garçon était tellement stupéfait, qu'il se trouva dans la rue sans savoir comment. Samuel se frottait les mains pendant cette belle exécution; il donna aussi, lui, un coup de pied dans les débris de la machine, il sortit.

Louise se trouva seule alors dans la chambre de son père; et telle était la douleur qui l'oppressait, qu'elle ne pouvait pleurer; enfin, elle s'agenouilla sur le carreau, et se mit pieusement en devoir de recueillir les morceaux de l'horloge brisée. La première, pièce qui tomba sous sa main fut une petite roue d'argent, que Daniel avait mis deux grandes nuits à faire, et qui devait faire mouvoir les principales cordes du clavier de l'horloge.--Toutes les dents de cette roue avaient été coupées: et la trace de la méchanceté était si visible, qu'on ne pouvait conserver aucun doute sur la mutilation de l'horloge. Le premier mouvement de Louise fut pour courir montrer à son père cette pièce accusatrice, et dénoncer le coupable. Mais le coupable était certainement Samuel son méchant rire seul le prouvait, et Louise connaissait son père pour juste autant que sévère. Pour une action si noire, il eût maudit son mauvais fils, il l'eût chassé, frappé peut-être de sa main; et Samuel, dans sa fureur, aurait-il respecté l'auteur de ses jours? Non! ce n'étaient point là les auspices sous lesquels Louise devait s'unir à celui qu'elle aimait.

Louise enveloppa soigneusement la roue mutilée et la fit tenir au pauvre Daniel, avec ces simples mots: «Mon frère est le coupable! Je n'ai rien dit à mon père. Adieu! je ne vous oublierai pas.» Le lendemain, les pluies arrivèrent et les deux rossignols du peuplier s'envolèrent. Samuel fit entrer chez son père, à la place de Daniel, le vilain homme qu'il avait amené déjà, il était un ivrogne et un brutal de son espèce, ancien ouvrier horloger, chassé pour vol de chez son premier maître; il avait fait la connaissance de Samuel à la taverne, et le jeune Saunders le paya pour venir détruire l'horloge de Daniel. Une mauvaise action était une bonne aubaine pour ce méchant homme, et il avait mis toute son adresse à couper les dents de la petite roue d'argent sans déranger les rouages ordinaires, afin que la confusion du pauvre apprenti fût plus complète. Samuel présenta son nouvel ami à Louise, en lui disant que c'était là le beau-frère de son choix et celui qu'il souhaitait.

Cependant Daniel l'exilé s'était retiré Louisville. Il avait, en pleurant, conté sou infortune au bon M. Clarke, qui mit tout en œuvre pour le consoler, et lui trouva un emploi honorable. Daniel sécha ses larmes, mais son cœur était toujours malade; il refit peu à peu, de ses nouvelles économies, son horloge à musique, et, comme il était guidé par les avis de l'organiste, il réussit bien mieux encore que la première fois; l'ancienne machine n'était qu'un chardonneret auprès de la nouvelle. Daniel n'avait d'autre bonheur que d'entendre la chanson de son horloge, qui le faisait toujours fondre en larmes; tous ses loisirs, tout son argent, étaient employés par lui à embellir ce monument de son amour et de ses regrets. Ainsi, il voulut que le cadran fût surmonté d'une branche d'argent sur laquelle était perché un rossignol d'or, le bec ouvert, la gorge gonflée et les ailes frémissantes.

Toute une année se passa de la sorte. «Elle m'oublie!» se disait Daniel. Un jour enfin il reçut une lettre portant le timbre de Cleveland. Il n'y avait que deux lignes dans cette lettre:

«Mon père a perdu la vue à la suite d'une longue maladie. Mon frère et le nouvel apprenti se sont enfuis avec tout l'argent de la maison. Revenez. «Louise».

Daniel prit aussitôt congé de ses bons amis de Louisville, et partit, emportant dans son sac sa nouvelle horloge. Lorsqu'il fut à l'entrée de Cleveland, une femme, qui était assise sur un banc de pierre et avait la tête enveloppée dans une mante brune, s'approcha de lui: «Je suis venue au-devant de vous, lui dit-elle; je savais que vous arriveriez aujourd'hui.» Louise était bien changée; ses joues avaient été creusées par les larmes, et son regard était si triste, que Daniel sentit son cœur prêt à se fendre. «Ecoutez, dit Louise d'une voix brève, en prenant le bras de Daniel, vous rentrez à la maison sous le nom de Patrick; vous venez, de New-York, souvenez-vous-en. Ne parlez pas ou changez votre voix; mon père ne doit pas vous reconnaître.» Puis, après un moment de silence, elle ajouta: «Vous n'aurez pas grand peine à vous taire; notre maison est silencieuse comme la tombe; mon père passe des semaines entières sans ouvrir la bouche.» Ils arrivèrent à la maison; Louise présenta le nouvel apprenti, «envoyé, disait-elle, par un de leurs amis de New-York.--C'est bien,» répondit le vieil aveugle. Daniel ne souffla pas un mot et se mit à travailler.

La pauvre maison ressemblait à la demeure d'un mort; les outils étaient déjà rouilles et toutes les horloges arrêtées. Depuis que Saunders avait perdu la vue, il avait défendu à sa fille de remonter les pendules, que personne ne réglait plus, et qui passaient toute la journée à sonner l'une après l'autre. Privé de ses horloges, le vieillard n'avait plus deux mois à vivre.

Daniel, au bout de quelques jours, eut remis tout en ordre; il visita les horloges de France l'une après l'autre, répara leur sonnerie sans que l'aveugle s'en doutât, et les tint toutes prêtes à marcher au premier jour. Louise le secondait de son mieux, mais elle était toujours triste, et Daniel n'osait lui parler de sa nouvelle machine, de peur de réveiller en elle de douloureux souvenirs. Enfin, un jour, le vieillard étant sorti de sa chambre, où étaient les pendules de France, Daniel se hâta de les remonter, pour qu'elles pussent sonner midi, dont l'heure approchait; puis il courut chercher son horloge et la plaça sur la cheminée, où elle brillait de tout son éclat, avec sa branche d'argent et son rossignol d'or.

Le vieillard rentra appuyé sur l'épaule de sa fille. Toutes les horloges frappèrent à l'unisson le premier coup de midi, puis le second, puis le troisième. Le vieillard poussa un grand cri. Les douze coups sonnèrent ensemble. «Toutes! s'écria l'aveugle; toutes!... jusqu'à ce gredin de Turc!...» Il était prêt à s'évanouir de joie.