Il y a dans la partition des morceaux fort agréables:--une tarentelle, chantée en chœur par les paysans calabrais, qui a paru très-piquante;--un air à trois temps, où le compositeur a réuni comme à plaisir des difficultés de vocalisation qui eussent fait reculer tout autre cantatrice que madame Persiani;--un morceau d'ensemble dialogué, dont la forme a paru assez originale;--plusieurs duos qui renferment des phrases charmantes. On y trouve aussi quelques morceaux assez mal bâtis, je dois en convenir, et dont l'instrumentation pourrait être plus pleine et plus riche; on y trouve des cris, du bruit, et assez d'éclats de trombones et de coups de grosse caisse et de cymbales pour ébranler les tympan» le plus durs et les plus racornis. L'auteur enfin a voulu satisfaire tous les goûts, et il paraît avoir complètement réussi dans cette difficile entreprise. On l'a appelé deux fois sur la scène à la première représentation et deux fois encore à la seconde. Il s'est prêté le plus complaisamment du monde à cette fantaisie du parterre. Il a vaincu, il a triomphé... Je ne jouerai pas le rôle de ces soldats romains qui suivaient le char du triomphateur en parodiant ses exploits et en chansonnant sa gloire. J'applaudis de mes deux mains à son succès, et je m'associe à son bonheur.

L'Horloge qui chante.

NOUVELLE AMÉRICAINE.

(Suite et fin.--Voir page 216.)

Tout allait bien jusque-là; les deux amants se croyaient au comble de leurs vœux; mais le Ciel, qui se plaît à éprouver les bons cœurs, leur réservait un chagrin bien amer. Ce lendemain, si beau dans leur espoir, devait être le plus triste jour de leur vie.--On se rappelle que le méchant Samuel n'était point rentré le soir dans la maison paternelle; tout le jour il avait fait la débauche, et, à la tombée de la nuit, il était allé errer dans la campagne, pour dissiper son ivresse. Il marcha, ainsi à l'aventure, dans les ténèbres, jusqu'à ce que, ne pouvant plus se soutenir, il se laissa tomber sous le premier arbre venu, pour y cuver don vin--Le sort voulut que cet arbre lût précisément le peuplier des deux rossignols.--Peu à peu Samuel, engourdi sur la terre, sentit la fraîcheur de la unit dissiper les fumées de son ivresse. Déjà il commençait à reprendre sa raison, lorsqu'il entendit au-dessus de sa tête deux voix connues qui achevèrent de l'éveiller! c'était la voix de Daniel et celle de sa sœur. Samuel dressa l'oreille, surprit le secret des deux amants, entendit chanter l'horloge, et ne perdit pas un mot du plan qui avait été concerté pour le lendemain. Sa colère était au comble de voir sa sœur aimer ce nez-bleu, cet esclave, comme il l'appelait; mais la violence ne lui aurait servi de rien; il dissimula et conçut dans son cœur un noir projet, qui devait déjouer les heureuses espérances de Louise et de Daniel. Il rentra de bonne heure en compagnie d'un homme de mauvaise mine, et alla se renfermer avec lui dans sa chambre. Tous ses amis avaient cet air-là, et personne ne prit garde à sa nouvelle connaissance.

Le soleil s'était levé radieux; Daniel en conçut un heureux présage; il donna, un dernier coup d'œil à son horloge, en graissa les principaux ressorts, la monta avec soin, et la renferma précieusement dans son armoire; puis il descendit à la boutique. Son maître était déjà levé, debout sur le seuil de la porte, les deux mains dans ses goussets, il prenait le soleil du matin, et avait un air de bonne humeur qu'on ne lui avait pas vu depuis longtemps. Daniel se sentit tout heureux de cette bonne disposition du maître, et il lui demanda respectueusement des nouvelles de ses yeux.--Ce qui redoubla le contentement intérieur de l'horloger, en lui fournissant une occasion légitime de se plaindre; et, comme il était en train de causer, il se mit à s'attendrir sur la condition commune des horlogers, dont la vue finit toujours par s'affaiblir, à la suite de leurs travaux imperceptibles: «Ménage ta vue, nez bleu! ménage ta vue! Tu es bon ouvrier, tu pourras faire quelque chose, mais souviens-toi que les yeux ne sont pas de fer.» Le disant, le maître tenait familièrement l'apprenti par un des boutons de sa veste. Faveur inouïe! Louise remerciait Dieu d'avoir amolli le cœur de son père.

Quand onze heures furent sonnées, le maître monta dans sa chambre, comme il étail accoutumé de faire tous les jours à la même heure. La plus grande joie du vieil horloger, depuis qu'il ne pouvait plus travailler, était de monter lui-même toutes les horloges de sa maison, et d'en régler le mouvement à une seconde près; il avait dans sa chambre à coucher une collection d'horloges de France, qu'il soignait particulièrement et chérissait plus que ses propres coucous. A l'entendre, lorsque ces horloges arrivèrent de France, elles étaient toutes détraquées, et il n'eût voulu les vendre en cet état qu'aux ennemis de l'Union; mais, depuis qu'il les surveillait, leur mouvement était devenu régulier et constant, à faire envie au soleil. «Or, disait-il, quel est le véritable artiste, de celui qui construit sottement une machine, ou de celui qui règle les fonctions de cette machine et en corrige les rouages indisciplinés?» Tous les jours donc il passait une heure entière à voir marcher d'un pas harmonieux et cadencé ces nombreuses horloges: et, quand elles sonnaient l'heure toutes à la fois, il les comparait à un régiment de soldats qui portent arme tous du même coup, et connue un seul homme. Il ne manquait jamais l'heure de midi, qui lui faisait savourer douze fois son triomphe.

Dès qu'il fut monté, Daniel, plein de confiance, alla en toute hâte chercher son horloge; il eut quelque peine à ouvrir l'armoire où il l'avait renfermée; la clef tournait difficilement dans la serrure; mais il n'avait pas le temps d'y prendre garde. Il saisit sa précieuse machine et descendit les escaliers quatre à quatre. Arrivé devant la porte du maître, il leva le loquet sans hésitation et entra.--Onze heures et demie allaient sonner aux horloges françaises. Saunders, qui tendait déjà l'oreille, fit signe brusquement à l'apprenti de s'arrêter et de se tenir coi. Daniel demeura sur le seuil; les horloges sonnèrent la demie ensemble et d'un seul son. Un sourire superbe éclairait la physionomie du vieux Saunders. Tout à coup, plus de trois secondes après les autres, se fit honteusement entendre une demi-heure retardataire. L'horloger pâlit, et tout furieux; «C'est le Turc! s'écriait-il; encore le Turc, toujours le Turc! L'imbécile! le butor! je le reconnais bien,» et il montrait le poing à une belle horloge de jaspe, surmontée d'un magnifique Turc en or. La colère de Saunders était effroyable, et se répandait en injures. «Dire que je le réarrange tous les jours, ce gredin de Turc! oui, tous les jours, ce chien d'infidèle! Quel est donc l'âne de Français qui a pu fabriquer une aussi ignoble patraque?... Ils appellent cela de l'horlogerie, de l'autre côté de l'eau!... Va, bélître, je te vendrai au rabais, si tu commues... toujours en retard!» Et se tournant vers Daniel, qui l'écoutait la bouche béante: «Que me veux-tu, imbécile? que tiens-tu là sottement entre tes mains?» Daniel trembla il de tout son corps, comme s'il eut été lui-même le coupable Turc pris en flagrant retard; et il eut bien voulu se sauver, voyant le beau temps et la bonne humeur du matin ainsi tournés en orage et en fureur; mais il n'était plus temps de songer à la retraite. «Voyons, parleras-tu, benêt?» s'écria le patron d'une voix de tonnerre. Daniel jugea que l'heure des résolutions extrêmes était arrivée; et, appelant Dieu à son aide, il dit d'une voix à peu près assurée: «Maître, j'ai à vous parler de choses graves! Saunders ouvrit de grands yeux, et regarda Daniel de la tête aux pieds. «Je suis bon ouvrier, reprit Daniel, sans se déconcerter de ce terrible regard; c'est vous qui me l'avez dit ce matin; et me voici en âge de m'établir.--Tu n'as pas le sou, interrompit le maître.--C'est vrai; mais je sait travailler, et je travaillerai.--Eh bien! va-t'en aux diables! établis-toi où tu voudras, le monde est grand; mais je te préviens que je ne t'avancerai pas un demi-schelling.--Maître, je n'ai point envie de vous quitter.--Ouais! que veux-tu dire?--Maître... j'aime votre, fille, et votre fille m'aime.» Saunders pâle de colère, saisit une chaise; mais déjà Daniel, déposant son horloge sur la table, avait saisi le bras du vieillard d'une façon énergique, qui ne souffrait point la résistance, «Écoutez-moi, M. Saunders; vous êtes le maître, et moi l'ouvrier; mais je suis un honnête homme, et vous n'avez pas le droit de me maltraiter. Je ne viens point, comme un vagabond sans sou ni maille, vont demander la main de votre fille; j'apporte ma dot: la voici; et il montrait son horloge.--Ce coucou? dit ironiquement l'horloger.--Ce n'est point un coucou, mais un rossignol, une horloge qui chante, et mieux encore que celle de l'étranger que vous appeliez un sorcier. Midi va sonner, vous entendrez, ma musique; après cela, vous déciderez.» Daniel lâcha le bras de son patron, et vint tout pâle s'asseoir auprès de son horloge. Saunders croyait rêver.

Cependant, Samuel Saunders descendait à la boutique, et reconduisait jusqu'à la porte son vilain compagnon; une mauvaise joie était peinte sur sa figure, et son rire saccadé n'annonçait rien de bon. Louise se trouvait seule alors dans la boutique, et baissait les yeux pour ne point rencontrer les regards méchants de son frère. Samuel ricana quelque temps, debout devant elle, puis il la prit rudement par la main: «Viens là-haut, lui dit-il; midi va sonner;» et il la traîna de force jusqu'à la chambre de leur père.

A la vue de Samuel qui riait, et de la pauvre Louise toute tremblante, Daniel sentit un froid mortel pénétrer dans son cœur, «Ah! te voilà, bonne fille!» s'écria le vieux Saunders d'un air menaçant. Daniel se mit entre Louise et son père, et sa figure était si déterminée que le vieillard recula. Samuel s'était assis dans un coin de la chambre, riait méchamment dans sa barbe rousse, et sifflotait suivant sa coutume.