Imaginons une muraille CG et le bas AB d'une porte entr'ouverte; l'œil du dessinateur est en V. Si l'on dessine le bas de la porte AB sur le châssis placé verticalement et parallèlement au mur CG, la ligne AB dessinée sur l'étoffe ne sera pas horizontale connue elle l'est dans la nature; elle fera un angle avec les traverses du châssis qui sont horizontales; c'est un effet de la perspective résultant de ce que le point B est plus éloigné de l'œil V que le point A; ou, en d'autres termes, parce que le rapport entre la distance de l'œil au châssis et les distances de l'œil au point A et au point B n'est point le même. Supposons, par exemple, que la distance V a" de l'œil au châssis soit le tiers de la distance VA de l'œil au point A, la distance VB sera plus petite que le tiers de la distance VB, puisque B est plus éloigné que A. Mais si nous pouvions faire en sorte que le rapport entre la distance a" de l'œil au châssis et celle de l'œil à chacun des points de la ligne AB restât constant, alors la ligue AB horizontale dans la nature, serait représentée par une ligne horizontale sur le châssis. Cette condition est facile à réaliser; il suffit pour cela de faire mouvoir le châssis vertical parallèlement à lui-même dans deux coulisses ou sur des galets à mesure que l'on tracera la ligne AB. en laissant la main suivre son mouvement initial, qui se fait instinctivement dans une direction horizontale; alors l'on aura sur le châssis la ligne a" B' qui sera parallèle à la ligne AB et horizontale connue elle.

Cette ligne a' B' n'est autre chose que la ligne homologue de la ligne a" B, projection de Ab sur le plan vertical du mur CG. Le rapporteur a perfectionné ce procédé en ceci, qu'un contre-poids P ramène le châssis de sa seconde position LM, qu'il occupe quand le crayon calque le point B, à la position N K qu'il occupait au commencement de l'opération quand il calquait le point A. On peut se faire une idée du procédé en faisant tenir le châssis verticalement sur une table, de manière à ce qu'il soit parallèle au plan d'un mur CG dont se détache une porte entr'ouverte dont le bas est AB. Une autre personne tient légèrement le cadre, et en le poussant devant soi avec le fusain, à mesure que l'on suit la ligue AB, on s'assure que l'on a tracé une ligne horizontale. Il est essentiel que le châssis reste toujours vertical tout en se mouvant.

On peut aussi matérialiser ce procédé par une image sensible; imaginons que la ligne AB soit représentée par un fil dont l'extrémité A soit tenue en contact avec la face postérieure de l'étoffe, et dont l'extrémité B soit aussi fixe. Il est essentiel que la longueur de ce fil soit proportionnelle à la distance relative du châssis et de la porte à l'œil du dessinateur; en même temps ce fil devra être parallèle à la ligne AB, et par conséquent oblique au plan de l'étoffe. Les choses étant ainsi disposées, si l'on pousse le châssis devant soi, le lit déchirera l'étoffe, mais cette déchirure sera une ligne horizontale, et de plus parallèle aux traverses du châssis. Pour résumer tout en une seule phrase qui sera comprise des personnes initiées à la géométrie, on dessine sur le plan du châssis une image semblable à celle de l'objet réel projeté sur un plan parallèle à celui du châssis, ou d'une manière plus abrégée, on projette sur le plan du châssis une image semblable à celle de l'objet réel.

Nous n'insisterons pas plus longtemps sur cette ingénieuse application du procédé de M. Rouillet. Les architectes, les géomètres et les ingénieurs comprendront tout ce qu'elle renferme d'applications utiles. Nous terminerons en énumérant les conditions nécessaires à la solution du problème, telles que M. Lassus les a énoncées dans son rapport.

1º Le parallélisme du châssis avec le plan sur lequel on projette l'objet, et l'existence d'un plan horizontal sur lequel les objets seraient posés.

2º Il est nécessaire que les objets situés sur les différents plans dont ou cherche la projection puissent être réunis par des lignes droites et perceptibles du point de vue donné. Il serait impossible, en effet, d'obtenir exactement la projection d'une colonne ou de toute autre surface courbe dont la forme réelle n'est point appréciable d'un seul point de vue.

3º Il est enfin indispensable que le mouvement du châssis en avant et en arrière et le mouvement de la main qui dessine se combinent exactement. Quant à cette dernière condition du problème, nous pensons qu'elle peut être remplie par la bonne exécution de l'appareil.

Le trace en projection obtenu au moyen de l'appareil de M. Rouillet offrirait encore un avantage qu'il importe de signaler. Les figures dessinées sur le châssis étant semblables aux figures réelles des objets, il suffirait de placer une mesure entre le châssis et l'objet, parallèlement à ce châssis, pour connaître les dimensions de l'objet et établir en même temps l'échelle des dessins obtenus.

HISTORIQUE.

Ce n'est point le hasard qui a conduit M. Rouillet à imaginer son procédé. Professeur de dessin, il songeait sans cesse aux moyens de faciliter cette étude à ses élèves. Il gémissait, comme tous les vrais artistes, de cette cruelle nécessité de faire copier pendant des années entières des yeux, des bouches et des oreilles pour arriver, en dernière analyse, à reproduire mécaniquement, d'abord un dessin, puis une tête, enfin une académie. Il comprit bientôt que toute la difficulté était dans l'ensemble et les proportions, et que l'homme le mieux doué pour les arts plastiques était souvent arrêté pendant de longues années par des difficultés matérielles, vaincues souvent avec plus de facilité par un individu sans intelligence et sans poésie. Il pensa qu'en imaginant un procède mécanique pour vaincre les difficultés mécaniques du dessin, il rendrait service à l'art véritable, qui n'est point la reproduction servile de ce qui est, mais la représentation de ce qui devrait être. Son premier mouvement fut de soumettre son procédé à l'Académie des Beaux-Arts. Une commission fut nommée pour examiner ses résultats. On soumit l'inventeur aux épreuves les plus variées; il tint toutes ses promesses. Les commissaires étaient émerveillés de l'exactitude du dessin et de la perspective; chacun le félicitait. Mais quand on sut que son intention formelle était de faire jouir le public de sa découverte, le secrétaire de la commission, obéissant à cet esprit rétrograde qui est le mauvais génie des Académies, écrivit au ministre de ne pas encourager une invention qui enlevait à l'art une partir de ses difficultés. Le parti des bornés raisonne toujours de même en fait de peinture comme on fait de politique; il confond les procédés matériels de l'art avec l'art véritable, de même qu'il confond la prospérité matérielle d'une nation avec sa grandeur réelle.