Portrait de Marie-Joseph Chénier.

Comme le titre l'indique, le sujet de l'ouvrage de Chénier est la peinture du caractère de Tibère. Le poète prend le terrible et tortueux empereur au moment de la mort de Germanicus, son fils adoptif; toute cette héroïque et fatale histoire de Germanicus a été tracée, ou le sait, par la main de Tacite en traits impérissables. L'étude de Chénier n'est pas indigne de la vigoureuse peinture de l'historien. Tibère a empoisonné Germanicus par la main de Pison, ou du moins, suivant Chénier. Pison a connu les préparatifs du crime et ne l'a point empêché. Maintenant tout est dit: Germanicus est mort; il ne reste plus que la fière douleur d'Agrippine sa veuve, et le remords tardif de Pison. Tous deux viennent à Rome, et arrivent en même temps. Agrippine portant dans son sein les cendres de son époux, comme dit Tacite. Agrippine veut poursuivre Pison; de son côté, Pison est déterminé à se défendre; il compte d'ailleurs sur l'appui de Tibère, son secret complice.

Telle est donc la position de Tibère: il faut qu'il feigne de pleurer Germanicus avec Agrippine, et de s'associer à sa vengeance, cependant qu'il ménage Pison, dont il craint les révélations et le désespoir. La tragédie s'engage sur cette situation à double race. C'est un jeu de bascule perpétuelle que joue Tibère; de l'exposition au dénoûment s'efforçant de pleurer Germanicus d'un œil, si on peut se servir d'une expression si bourgeoise, en un sujet se terrible, et de l'autre; œil désignant à Séjan Agrippine et Pison, qui le gênent tous deux, et dont il veut se défaire en même temps.

Théâtre-Français.--Tibère, acte II, scène II. Agrippine,
accompagnée de ses enfant, accuse Pison dans le sénat
en présence de Tibère.

Le mensonge, la ruse, l'hypocrisie, toute l'habileté tortueuse et souterraine de l'âme de Tibère est mise en œuvre dans cette lutte difficile: tantôt il flatte la douleur d'Agrippine, tantôt il ménage Pison; une autre fois il cherche à corrompre, par la séduction du pouvoir, Cnéius, le fils de Pison, le jeune Cnéius, qui a conservé la vertu des vieux Romains dans ce temps de bassesses et de vices.

Mais Tibère a beau faire, Agrippine et Pison finissent par lire dans la nuit de son âme: l'une y découvre la fausseté de sa pitié menteuse; l'autre, le secret de l'abandon que le tyran fait de lui et de la ruine qu'il lui prépare. Le ressentiment et le remords élèvent alors le coupable Pison jusqu'au courage d'une expiation publique: il déclarera son crime en plein sénat, à la face de Rome, et il nommera son complice, c'est-à-dire Tibère lui-même, voilà ce qu'il annonce au tyran, voilà ce qu'il promet à son fils Cnéius; mais Tibère a dit un mot à Séjan, et ce, mot suffit. Tandis que le sénat et Tibère, et Cnéius, et Agrippine sont en présence, attendant Pison, Séjan vient dire que Pison s'est donné une mort volontaire; une mort volontaire annoncée par Séjan! vous sentez ce que cela veut dire; on devine que Tibère a passé par là. Il ne reste à Cnéius que le poignard de son père, et il s'en sert pour échapper à la tyrannie:

Il est temps du placer Tibère au rang des dieux.

Cette tragédie est d'un ton constamment énergique et grave; la pensée a de la force, le style une concision et une fermeté peu commune. On a remarqué surtout quatre belles scènes: l'arrivée d'Agrippine, suivie de ses deux fils et présentant au sénat l'urne de Germanicus en demandant vengeance, l'entrevue de Tibère et de Pison, où Pison déclare qu'il est résolu à dévoiler le terrible secret qui les lie; l'aveu qu'il fait de son crime à son fils Cnéius, et enfin le dénoûment de la tragédie, où Cnéius, frappant Tibère d'anathème, se poignarde.

Ligier s'est fait remarquer dans le rôle de Tibère par des études habiles et tout à fait dans le caractère du personnage; mademoiselle Araldi, malgré son inexpérience, Guyon, malgré ses cris, et Geoffroy méritent bien aussi quelques éloges.