Tout le monde n'a pas eu le bonheur de M. Eugène Sue; en conséquence, vous êtes prié, d'assister aux convoi et enterrement de ses confrères; l'année 1843 les a précipités la plupart au plus profond de ses oubliettes: là, les Demoiselles de Cyr, pauvres filles qui ont fait beaucoup de scandale pour tâcher de vivre, et n'en sont que plus mortes; ici, Mademoiselle La Vallière, Mademoiselle Lafaille, Charles VI, drames et opéras plus ou moins dignes d'oubli;--la comète va retrouver mademoiselle Lenormand, qui n'avait pas deviné celui-là;--des mains envieuses voudraient faire partager leur sort à Lucrèce, mais M. Ponsard et un charitable critique interviennent, et arrêtent la chaste Romaine sur le bord de la fosse; M. Léon Gozlan a beau défendre Eve comme sa propre fille, il est prouvé que cette Eve-là n'est pas la première femme du monde; M. Léon Gozlan en est réduit à la mettre dans un bocal pour la confire.--La foule éplorée des poètes et des dramaturges pleure et se lamente; l'un pleure son recueil d'élégies, l'autre sa comédie, celui-ci son drame, celui-là son vaudeville, cet autre ses feuilletons tombés feuille à feuille, et ensevelis le soir même de leur naissance.--Les Burgraves ne sont pas loin;--mais respect à cette douleur de mère, à ce deuil profond qui environne une tombe récente!
Tous ces gens-là, pour se consoler, pêchent à la ligne dans le puits sans fond où les sujets nouveaux nagent pêle-mêle; un professeur de l'Université prend à l'hameçon la question des jésuites qui semblait bien et dûment enterrée.
Que d'autres choses sont tombées dans les oubliettes de 1843, et dont nuire dessinateur ne parle pas; innocence, fidélité, honneur, amitié, amour, et les saintes promesses, et l'espérance, et les serments!
ESPAGNE
1843 s'est fort occupé des affaires d'Espagne; il y avait de quoi: le jeu de casse-tête exige moins d'efforts de patience et moins d'attention. La situation politique de l'Espagne, est parfaitement exposée par l'image que nous en donnons; c'est un buisson d'épines, un gribouillage sans; pareil, une épingle à chercher dans une meule de foin; l'esprit de M. tel, la vertu de madame une telle; tout ce qu'on peut y imaginer de plus embrouillé, de plus entortillé, de plus sombre: un peloton de fil, un discours politique, une bouteille à l'encre, la discussion d'un amendement, un drame de M. Bouchardy!
Cherche bien et tâche, cher lecteur, de retrouver dans ce gâchis, Narvaez, Espartero, la reine-mère, Olozaga, l'innocente Isabelle, l'Espagne elle-même; et que Dieu te donne le moyen de te dépêtrer dans ces pronunciamientos!
O'CONNELL.
On a beaucoup parlé, EN 1843, d'O'Connell et de ses victorieuses harangues; on en causera probablement beaucoup moins en 1844; aussi, verra-t-on ici avec plaisir la représentation d'un de ces formidables meetings qui ont tant de fois fait trembler les Saxons. Le meeting ci-contre a été pris sur le fait et copié d'après nature, par un de mes amis intimes qui a entrepris tout exprès le voyage de la verte Érin. On sait que tout meeting se compose de beaucoup de pots de porter, d'ale et de genièvre, et de pas mal de cruches pour les déguster; les pauvres Irlandais arrivent par volées et à travers les monts; le libérateur, monté sur un tonneau, leur tend les bras et les nourrit, en attendant le pain et la liberté, de discours accommodés au repeal. C'est toujours quelque chose.