Singulier contraste! le souverain le plus absolu de l'Europe, le czar de toutes les Russies, reçoit le peuple dans son palais le 1er jour de l'année; et le souverain le moins puissant, politiquement parlant, la reine d'Angleterre, n'admet que la plus haute et la plus fière aristocratie de ses trois royaumes à lui présenter ses respectueux hommages le jour du Noël. Nos deux dessins, placés en regard l'un de l'autre, feront faire encore un autre rapprochement non moins bizarre. A Saint-Pétersbourg, l'empereur présente l'impératrice comme son égale, ils marchent sur le même rang, en se tenant par la main; à Londres, la reine a seule le droit de s'asseoir; son mari est obligé de se tenir debout comme spectateur derrière son trône.
Le 1er janvier, a lieu, à Saint-Pétersbourg, une cérémonie dont nous dormons aussi la représentation fidèle: nous voulons parler de la bénédiction des eaux de la Newa. Une chapelle en bois est construite tout exprès chaque année près du palais impérial, sur le bord du fleuve; en face, de l'autre côté, s'élèvent les remparts du granit de la forteresse, dominés par l'église de Saint-Pierre et de Saint-Paul. A l'heure fixée, l'empereur, suivi du son état major, se rend à cheval a cette chapelle; puis, mettant pied à terre, il monte à la place qu'il doit occuper, près des étendards de la garde. Aussitôt arrivent en procession l'archimandrite et le clergé métropolitain; on bénit en même temps les eaux de la Newa, les armes et les drapeaux de la garnison du Saint-Pétersbourg, qui assiste tout entière à cette cérémonie. Au moment de la bénédiction, des saints sont échangés entre la forteresse et l'artillerie de la garde, rangée sur les glaces.
Pourquoi bénit-on la Newa? Est-ce pour qu'à la fonte des glaces prochaines, elle ne cause pas trop de dégâts dans cette ville artificielle, que ses débordements menacent sans cesse d'une ruine complète? Nous l'ignorons. Ce qui est positif, c'est que la débâcle passée, le fleuve libre, des coups de canon annoncent cet heureux événement à tous les habitants de la ville. «Aussitôt, raconte M. Kold, quelle que soit l'heure du jour, ou de la nuit, le commandant de la forteresse, en grand uniforme, et accompagné par tout son état-major, se rend au; palais dans une gondole richement décorée, porteur d'un magnifique verre de cristal rempli de l'eau de la Newa, qu'il va offrir au czar au nom du printemps et du dieu du fleuve: admis en la présence de son souverain, il lui annonce que l'hiver vient de finir, et que la Newa est rendue à la navigation; désignant ensuite de la main la gondole amarrée au quai,--le premier cygne flottant sur les eaux,--il présente à l'empereur le verre de cristal rempli d'eau de la Newa, et Sa Majesté lu vide immédiatement à la santé et à la prospérité de sa capitale. C'est le verre d'eau le plus cher qui se boive sur toute la surface du globe; car, selon un ancien usage, l'empereur le rend plein d'or à celui qui le lui a offert plein d'eau. Autrefois, ou le remplissait jusqu'aux bords du pièces de ce précieux métal; mais chaque année les verres augmentaient de volume; l'empereur, voyant qu'il avait toujours une plus grande quantité d'eau à avaler et une plus forte somme à payer, déclara qu'à l'avenir il ne donnerait que 200 ducats,--prix impérial, après tout, pour un verre d'eau.
Que pourrai-je vous apprendre, ô mes très-chers lecteurs et lectrices, des us, coutumes et cérémonies du premier jour de l'an en France. Ne les connaissez-vous pas tous et toutes aussi bien que moi?... Lundi encore vous jouerez un rôle plus ou moins agréable dans leur dix-huit cent quarante-quatrième représentation depuis l'ère chrétienne; mais mon confrère le Courrier de Paris s'est chargé de vous raconter un peu plus loin les petits bonheurs et les petites misères du jour de l'an. Je m'arrête donc... Permettez-moi, toutefois, de vous donner un conseil utile: méfiez-vous des baisers du Jour de l'An, en particulier, comme de tous les baisers en général. Ce langage universel que les muets parlent et que les sourds entendent, personne,--hélas!--ne peut se vanter d'en comprendre le véritable sens.--Il dit toujours plus ou moins qu'il ne semble dire.--Ne le jugez pas surtout d'après l'apparence.--Essaye de distinguer ici ses nombreuses espèces ou variétés, ce serait vouloir faire l'histoire du cœur humain depuis lu naissance du premier homme jusqu'à la Saint-Sylvestre de l'année qui va mourir. Quelle touchante, mais quelle triste, quelle lamentable, quelle longue histoire! Nous n'entreprendrons pas une pareille tâche; à peine même si nous tenterons de vous révéler pourquoi les douze baisers de Judas que notre grand artiste, Grandville, a dessinés tout exprès pour l'Illustration, sont indignes de votre confiance.
Commençons par la droite. Ce baiser qu'une jeune fille et son frère laissent prendre ou donnent à leur grand-père sur leur front, ce sont, en réalité, Polichinelle ou la poupée qui le reçoivent.--Pourquoi cette femme embrasse-t-elle son mari avec tant d'effusion? Pourquoi serre-t-elle sa tête contre sa poitrine? Mais ne voyez-vous pas ses regards avides qui cherchent dans l'espace le cachemire ou les bijoux que son trop joyeux époux lui apporte?--Et ce grand barbu, qui approche ses lèvres des joues paternelle, est-ce par affection? non, certes; c'est un à-compte qu'il paye à ses créanciers.--Si ce neveu consent à becqueter, non-seulement sa vieille tante, mais son perroquet, un jour à venir, soyez en sûr, il héritera d'une fortune considérable.--Croyez-vous que ces trois baisers superposés soient plus sincères? Pour moi, j'en doute: cette chatte et ce chien se battront demain comme hier; ce jeune collégien donne à sa maman un œuf pour avoir un bœuf; ces deux amies continueront à se détester et à médire l'une de l'autre. Mais que vois-je? Jean-Jean, mon ami, vous avez attendu longtemps cette occasion désirée? Si vous le pouviez, petit scélérat, vous seriez capable d'en abuser; nous avons les yeux sur vous, et vous vous modérerez. Au-dessous de ces deux vieux amis qui songent au temps passé et aux baisers d'autrefois, et qui regrettent
Leurs bras si dodus.
Leurs jambes bien faites
Et leurs jours perdus...
deux jeunes femmes--sexe perfide--accordent une légère faveur à deux hommes vieux et laids, mais qui sont riches... Heureusement, mes chers lecteurs et vous mes chères lectrices, il y a encore sur cette terre des âmes pures, des cœurs tendres et des baisers sincères: c'est ce que je vous souhaite, quant à moi, pour l'année 1844.