Les Petites misères du Jour de l'An
Accourez tous, messieurs et mesdames, le spectacle va commencer; prenez vos places! prenez vos billets! Hop! hop! hop!
Il y en a à cinq, il y en a à trois, il y en a à deux, il y en a à un son, selon le goût et la fortune des personnes; ce spectacle intéressant est fait pour toutes les bourses et pour toutes les conditions; académiciens et cuisinières, fiacres et ambassadeurs, pairs de France et marchands de peaux de lapin, tous les sexes, tous les âges, toutes les tailles, le nain et l'Hercule du Nord, le borgne et le citoyen propriétaire de deux prunelles irréprochables, le bossu et le bel homme, ont parfaitement le droit d'entrer. Nous ne sommes pas fiers; nous ouvrons la porte à tout le monde, pourvu qu'il ait de la monnaie dans sa poche, qu'on soit blanc de. Nogent-sur-Marne, ou nègre de Californie, on s'en soucie comme des drames de M. un tel ou des romans de mademoiselle une telle! L'Illustration ne connaît pas ces distances-là, comme dit la Fanchon de feu M. Bouilly.
Vivat! Hosanna! alléluia! ovohé! la foule nous entend; Dieu! quelle queue! et vraiment, un public parfaitement couvert! La mise décente est de rigueur. Il nous en vient de toutes les latitudes, de tous les coins de l'univers, et de mille autres lieux.
Voici d'abord d'aimables militaires, d'agréables chasseurs d'Afrique (où ces braves ne se fourrent-ils pas?)--deux Arabes de la tribu d'Ouleïd-Chott-Mocktar;--un capitaine russe des bords du Volga;--un Indien du Yisapour;--Cette tête ronde à la Titus représente l'Amérique,--et ce terrible visage coiffé de son caftan, cet homme à l'œil noir, au nez busqué, à la barbe féroce, n'est, ni plus ni moins qu'un cousin du kalifah Ben-Sha-Djazzar-Ria-Engad-Sidi-Embarek, qui a été dernièrement envoyé ad patres par le général Tempoure. Il est impossible d'avoir un public plus varié et mieux choisi; le beau sexe y brille par son absence.
C'est le Temps, cet éternel Saturne, ce vieux dur à cuire, qui est le metteur en scène, le directeur-général du spectacle que nous avons l'honneur de vous offrir. Vous remarquerez qu'il ne ressemble à aucun directeur connu, ni à M. Jouslin-Delasalle, ni à M. Crosnier, ni à M. Delestre-Poirson; il est beaucoup plus joli, bien qu'il ne se soit pas rasé ce matin.
Au moment on vous le voyez, le Temps fait disparaître de sa lanterne magique le tableau des faits et gestes de l'année 1843, et par dessous laisse voir un pan de l'histoire de l'année 1844 qui commence: c'est ce dernier tableau (1844) que l'Illustration compte dérouler peu à peu, de semaine en semaine, pour vos menus plaisirs, et avec l'aide du Temps, vous donnant une grande représentation hebdomadaire de tout ce qui se passera dans l'univers d'ici à 1845.--En attendant, et pour aller au plus pressé, l'Illustration en personne, envieuse de vous faire sourire, va représenter devant vous une pièce à tiroirs, un drame-vaudeville comico-tragique, tiré du grand drame des petites misères du jour de l'an. Vous avouerez qu'il est difficile de trouver nu sujet plus véritablement de circonstance.
PREMIER ACTE