Dans ce tableau mémorable, le Temps attire d'abord l'attention et occupe la plus grosse place. A tout seigneur tout honneur. Ou peut, au premier coup d'œil, trouver que son costume n'est pas taillé sur le patron de la dernière mode, mais il faut convenir du moins qu'il est irréprochable sous le point de vue classique. Hésiode, Homer, Virgile, Ovide, n'y trouveraient pas le plus petit mot à redire, et les Staubs du vieil Olympe lu donneraient à coup sur leur approbation. Rien n'y manque, ni les ailes, ni la faux.. Vous remarquerez d'ailleurs que Saturne pactise du côté de la barbe avec les merveilleux du jour. C'est un lion par la moustache. Le Café de Paris n'a pas son égal.--Son visage ne rappelle pas le velouté de la pèche ni la fraîcheur de la rose, je le confesse; c'est que le Temps n'est pas né d'hier; il existait déjà que rien n'était encore; le Temps est le vieux des vieux, et vraiment il y aurait de l'injustice à lui demander des airs d'adolescent.--Que ses jambes sont grêles!--Eh! mes amis, il n'en marche pas moins vite, vous ne le savez que trop, ô vous qu'il emporte sans cesse et sans repos, d'heure en heure, de minute en minute, de seconde en seconde, plaisir, jeunesse, gloire, amour, génie, beauté.
Le temps plaisante quelquefois; aussi vient-il de convertir un éteignoir son ami saint Sylvestre, et de cet éteignoir il coiffe l'année 1843, qui jetait encore, dans son bougeoir, une flamme mourante. Saint Sylvestre, malgré sa métamorphose, est parfaitement reconnaissable à son visage incrusté sur l'éteignoir en question: front chauve, yeux creux, nez épaté, bouche fendue jusqu'aux oreilles, c'est toujours ainsi que je m'étais figuré saint Sylvestre; l'auréole qui couronne l'extrémité de l'éteignoir ne permet pas d'ailleurs de s'y tromper.
Au même moment où le Tempséteint l'année 1843, il allume du bout de la faux l'année 1844, bougie toute neuve qui s'élance fièrement de son chandelier, mèche au vent, en attendant qu'elle brûle à petit feu, comme tant d'autres, et se fonde. Superbe allégorie qui fait voir que le temps reconstruit d'une main ce qu'il détruit de l'autre!
ORAISON FUNÈBRE.
Puisque, hélas! il est surabondamment constaté par tout ce qui précède, que l'année 1843 n'est plus, jetons quelques fleurs sur sa tombe!
La meilleure manière de savoir à quoi s'en tenir sur le compte des morts, c'est de rappeler leurs faits et gestes: Bossuet n'en faisait pas d'autre, et Massillon non plus. Je n'ai pas la prétention d'atteindre à la hauteur de ces grandes éloquences, mais je ferai de mon mieux; et comme, après tout, c'est là mon début dans l'oraison funèbre, je compte sur l'indulgence de mes auditeurs, sans vouloir cependant, comme maître renard, vivre aux dépens de celui qui m'écoute.
Par où commencerai-je? quel fait mémorable aura ma préférence? quelle action digne de souvenir attirera d'abord mon attention? à quoi et à qui dédierai-je l'exorde de mon oraison? O Mnémosyne! ô muse! toi, qui gardes la mémoire des grands événements du passé et qui les transmets à Clio, ta sœur, pour qu'elle les inscrive sur son airain éternel, viens à mon secours; Mnémosyne, aide-moi à rappeler les plus importants chapitres de la vie de très-haute et très-défunte dame l'Année 1843!... Mais déjà la divinité m'anime et m'inspire; les morts ressuscitent, et je vois se dérouler derrière moi les faits merveilleux qui donnent à l'année qui n'est plus une place à part dans l'immensité des siècles.
REGALIA.
Je croirais manquer à la hiérarchie et aux égards que méritent les entrepôts de tabacs, les fumeurs, les divans et les tabagies, si je ne donnais point les honneurs du pas à la grande affaire des cigares à cinq sous, immense question, question palpitante d'actualité, question brûlante, qui a empoisonné les derniers moments de l'année 1843. On nous accordera, en effet, que dans ce siècle de tabac et de blagues, le cigare mérite de passer le premier: qu'y a-t-il aujourd'hui de plus important que le cigare? N'abandonne-t-on pas femme, enfant, père et mère, le monde entier, pour avoir le plaisir d'aller fumer un cigare en plein air?