Rutebœuf poète du treizième siècle, dans sa pièce des Ordres de Paris, se montre assez peu partisan de cet établissement, dont il dit en substance. «Je ne sais trop pourquoi le roi a réuni dans une maison trois cents aveugles qui s'en vont par troupes dans les rues de Paris, et qui, pendant que le jour dure, ne cessent de braire. Ils se heurtent les uns contre les autres et se font de fortes contusions, car personne ne les conduit. Si le feu prend à leur maison, il ne faut pas en douter, la communauté entièrement brûlée, et le roi obligé de la reconstruire sur de nouveaux frais.»

Les quinze-vingts demeurèrent dans leur habitation primitive jusqu'en 1779. A cette époque, le cardinal de Rohan, grand-aumônier de France, fameux par son luxe, sa crédulité et le rôle qu'elle lui fit jouer dans l'intrigue du collier, le cardinal de Rohan les transféra au faubourg Saint-Antoine, rue de Charenton, dans l'ancien hôtel des mousquetaires noirs, et le nombre des infirmes secourus fut augmente; mesure bienfaisante à laquelle on ne put reprocher que de faire mentir le titre de l'établissement.

Institution des Jeunes Aveugles.
Costume des filles.

Pendant plus de cinq siècles on avait cru avoir tout fait en venant en aide à un petit nombre de malheureux que leur état de cécité absolue et d'indigence constatée condamnait à mourir de faim; mais personne n'avait songe encore à chercher le moyen de mettre les aveugles de naissance dans la position de suppléer en quelque sorte par une éducation spéciale au sens qui leur manquait. En 1781, un homme de bien, un pauvre professeur d'écriture qui était frère d'un savant minéralogiste, Valentin Hauy, auquel pesait la position de frère d'un homme de mérite, eut occasion de voir et d'entendre à Paris, au concert spirituel de mars 1781, une jeune aveugle, célèbre pianiste de Vienne, mademoiselle Paradis, qui au moyen d'épingles placées en forme de notes et de lettres sur de grandes pelotes, lisait rapidement la musique et l'exécutait de manière à enlever tous les applaudissements. Elle n'expliquait pas moins bien la géographie sur des cartes en relief, dont l'invention était due à un autre aveugle, Weissembourg, de la ville de Manheim. Valentin Hauy comprit tout le parti qu'on pourrait tirer pour l'éducation des aveugles-nés, jusque-là totalement négligée en France, de ces procédés ingénieux développés et complétés. Il raconte lui-même, dans une brochure qu'il publia plus tard, que préoccupé de cette pensée, un jour qu'il passait sur le boulevard du Temple, il aperçut des aveugles jouant de plusieurs instruments avec des lunettes sur le nez et feignant de lire la musique placée devant eux. Cette triste parade l'émut péniblement; il s'approcha de ces infortunés, et leur demanda s'ils ne préféreraient pas lire réellement la musique, à se rendre ainsi la risée des passants. Ses observations furent peu goûtées, et il vit bien qu'il n'avait pas encore rencontre les sujets qu'il lui [Illustration: Institution des Jeunes Aveugles.--Costume des filles.] fallait. Cherchant un aveugle intelligent pour appliquer la méthode qu'il avait conçue, il le trouva enfin près de l'église de Saint-Germain-des-Prés, C'était un aveugle né à Lyon, qui mendiait pour soutenir sa mère; il se nommait Lesueur, et de même que Valentin Hauy allait devenir pour les jeunes aveugles ce que l'abbé de l'Épée était déjà pour les sourds-muets, Lesueur était destiné de son côté, à en être le Massieu. Valentin Hauy avant interrogé cet enfant, fut frappé de son intelligence; il l'emmena chez lui, le réunit à d'autres infortunés, et, après les avoir instruits, il présenta Lesueur à la Société Philanthropique, qui, satisfaite de cet essai, accorda à l'instituteur une maison située rue Notre-Dame-des-Victoires, nº 18, et des fonds pour l'entretien de douze élèves. Le succès justifia cette libéralité. En 1786, Hauy fut appelé à faire exécuter aux élèves formés par lui leurs exercices devant le roi et toute la cour. Ils devinrent l'objet de l'attention générale, du plus vif intérêt, et le maître reçut des encouragements qui lui permirent d'augmenter leur nombre. Dans cette même année Valentin Hauy dédia au roi et publia un ouvrage de lui, composé et imprimé par ses élèves aveugles, avec des caractères dont la saillie et des presses dont le foulage donnaient un relief tel à l'impression que les aveugles peuvent le lire en promenant le bout de leurs doigts sur les lignes. Le titre de ce livre énumère tout ce que Hauy avait déjà à peu près obtenu: Essai sur l'éducation des Aveugles, ou Exposé de différents moyens vérifiés par l'expérience, pour les mettre en état de lire à l'aide du tact, d'imprimer des livres dans lesquels ils puissent prendre des connaissances de langue, d'histoire, de géographie, de musique, etc., d'exécuter différents travaux relatifs aux métiers. Ces jeunes; aveugles furent aussi utilisés en apprenant à lire à des enfants, clairvoyants.

Institution des Jeunes Aveugles.--Gymnase.

En 1790, le duc de Larochefoucauld-Liancourt obtint du Directoire du département de Paris que les jeunes aveugles et les sourds-muets seraient placés au couvent des Célestins, près de l'Arsenal. Cette réunion, sollicitée par un homme de bien, pensa être fatale aux deux œuvres. L'Assemblée nationale, par un décret du 2 juillet 1791, décida bien que les deux écoles seraient entretenues aux frais de l'État; mais la mésintelligence qui avait éclaté entre les chefs de l'un et de l'autre établissement contrariait toutes les dispositions généreuses prises à leur égard, et pensa amener la ruine de ces institutions. La discorde s'étendit jusqu'aux élèves, qu'on était arrivé à mettre en communication, mais non à faire vivre en bonne intelligence. Les sourds-muets composaient, en caractères en relief, des phrases que les aveugles lisaient par le toucher, et auxquelles ils répondaient par la langue des signes qu'on leur avait apprise. Enfin, en 1795, un décret de la Convention vint sagement opérer la séparation et transféra les jeunes aveugles dans la maison Sainte-Catherine, rue des Lombards. Une bourse gratuite fut en même temps créée pour chacun des quatre-vingt-trois départements que formait alors la France.

Institution des Jeunes Aveugles.--Salle des bains.