Malheureusement Valentin Hauy, à la philanthropie ingénieuse, patiente et dévouée duquel l'institution devait son existence, n'était pas né administrateur. Le regret qu'il avait de se séparer d'un de ses élèves le portait à envisager la maison qu'il dirigeait plutôt comme un hospice qu'ils devaient habiter toujours que comme une maison d'éducation spéciale où ils ne devaient demeurer que le temps nécessaire à leur instruction. Il maria donc des aveugles et introduisit, sans l'avoir prévu, dans l'établissement, les abus qui devaient résulter inévitablement de ce mélange de ménages et de célibataires. Le mal était grand, mais un arrêté ministériel du 4 nivôse an IX (1807) y apporta le pire de tous les remèdes. Il fut ordonné que les jeunes aveugles seraient réunis à l'hospice des Quinze-Vingts, c'est-à-dire que des jeunes gens, auxquels on avait donné de l'éducation, seraient incorporés et confondus avec des aveugles mendiants qui n'en avaient reçu aucune, et avec lesquels, par conséquent, ils n'avaient pas de point de contact.
Ce déplorable état de choses subsista jusqu'en 1815, année où une ordonnance royale prononça enfin la séparation des Jeunes-Aveugles des Quinze-Vingts, et la translation des premiers, opérée, peu après, à l'ancien séminaire Saint-Firmin, rue Saint-Victor.
C'est là que l'institution, classée parmi les établissements généraux de bienfaisance, est demeurée jusqu'à sa récente translation dans les bâtiments dont l'érection a été votée en 1838, dont la première pierre a été posée en 1839, et dont elle a achevé de prendre possession le dimanche 24 du mois dernier, jour de la consécration de la chapelle.
Cet édifice a été construit sur un terrain compris entre le boulevard des Invalides, la rue de Sèvres, la rue Masseran et de la petite rue des Acacias. L'entrée principale, fermée par une grille en fer placée entre deux pavillons, est située sur le boulevard, d'où l'on peut admirer le fronton de l'édifice dû au ciseau de M. Jouffroy, sculpteur. Le sujet choisi par l'artiste est en parfaite harmonie avec l'établissement; c'est, d'un côté, Valentin Hauy enseignant le travail à ses élèves; de l'autre, une institutrice donnant des leçons aux jeunes filles aveugles, et au milieu, la Religion les encourageant tous deux. Les dispositions intérieures du local ont été combinées de manière à isoler les filles des garçons, et les uns comme les autres trouvent les mêmes commodités, les mêmes dispositions dans la partie qui leur est affectée. Le bâtiment du milieu formant la séparation des deux quartiers n'a de commun que la chapelle qui se trouve au premier étage. Les garçons sont placés dans l'aile de droite, et les filles dans l'aile de gauche au rez-de-chaussée; à l'entrée, sont, des deux côtés, des réfectoires garnis de tables de marbre posées sur des trépieds en fonte fort élégamment ouvragés; les cuisines se trouvent derrière, et, dans le fond, les salles de bains disposées de manière à servira la fois trente-deux bains de corps et trente-deux bains de pieds. Le puits de Grenelle fournit à tous les besoins de l'établissement, et son eau y arrive conservant encore une température assez élevée.
A droite et à gauche sont les salles de récréation. Les salles de classe et d'étude sont au premier étage au-dessus de ces dernières; à leur extrémité, sur le boulevard, les salles de conférence, entre lesquelles se trouve celle du conseil. L'appartement du directeur est à côté, dans le pavillon de droite, et celui de la première institutrice dans le pavillon de gauche. La chapelle se trouve, ainsi que nous l'avons dit, dans le bâtiment du milieu; elle est des ordres ionique et corinthien combinés ensemble; la nef est soutenue par vingt-quatre colonnes, dont quatre en marbre plein et les autres en stuc; le plafond des bas côtés est coupé par des caissons, décoré uniformément par des peintures de fantaisie. Le grand plafond est orné de rosaces dorées qui produisent un très-bel effet. Des inscriptions, renfermées dans des médaillons repliant au pourtour, relatent les phases successives de l'institution. Le monument est de forme demi-circulaire, terminé en calotte; l'autel est placé au fond contre le mur, dans lequel est ménagée une niche pour le tabernacle. Des tribunes sont élevées de chaque côté et se prolongent d'un bout à l'autre de la nef; les dispositions intérieures ont été prises de manière à pouvoir couper le vaisseau en deux parties par une cloison mobile placée à l'origine de l'hémicycle et ménageant en avant une grande salle d'exercice pour les élèves. L'appartement de l'aumônier est contigu à la chapelle. Le deuxième étage est composé, dans les deux quartiers, de vastes salles servant de dortoirs, de logements pour le médecin, l'agent comptable, etc.; le logement des sœurs est au troisième étape, entre l'infirmerie des garçons et celle des filles, à côté desquelles se trouvent d'autres salles de bains pour les malades et un promenoir pour les convalescents. Les archives sont placées sur la chapelle au bout d'un grand dortoir supplémentaire. Viennent ensuite les logements des professeurs, des divers employés de l'établissement, et les ateliers. En résumé, rien n'a été négligé dans le nouvel édifice pour conserver la santé et assurer le bien-être des hôtes infortunés qu'il a reçus: ils y ont trouvé un air pur, des logements vastes et sains, de beaux jardins où ils pourront se livrer à des exercices gymnastiques, et enfin une distribution commode et parfaitement entendue.
La foule que la cérémonie religieuse avait appelée dans cet établissement rendait, en sortant, hommage à l'habile et consciencieux architecte qui a dressé, les plans et dirigé les travaux de cette construction. En trois années il est parvenu à la mener à fin, parce qu'il a su en même temps se renfermer dans ses devis et ne pas dépasser le chiffre de dépense qu'il avait annoncé. Il n'a donc pas eu de crédit supplémentaire à demander et à attendre; il n'a donc pas laissé le temps à l'administration supérieure de changer successivement vingt fois d'avis; enfin il a su éviter tous les inconvénients et tous les scandales qu'on a signalés dans une foule d'autres travaux publics. Cet artiste éminent et honnête homme est M. Philippon, auquel vient d'être accordée la croix de la Légion-d'Honneur, et qu'un journal proposait de nommer ministre, pour la recette, bien rare de nos jours, qu'il possède d'aligner les dépenses avec les crédits.
On a demandé à M. Philippon un édifice qui put recevoir non-seulement les élèves gratuits, dont le nombre vient d'être porté à cent-vingt, mais au besoin, et pour faire face aux éventualités d'augmentation nouvelle du chiffre des boursiers comme au service des élèves payants, un total de trois cents jeunes gens. M. Philippon a fait ce qu'on lui a demandé. Il ne s'est pas borné à construire un établissement salubre pour remplacer celui de la rue Saint-Victor, qui ne l'était guère; on a voulu un collège, non pas un de ces tristes, humides et froids couvents défroqués où nous avons tous été élevés, où nos enfants le seront probablement encore, mais un collège bien ciré, bien chauffé, bien illuminé, qui fît enfin dans les établissements d'éducation et de bienfaisance une véritable révolution. Ce qu'on voulait, M. Philippon l'a admirablement exécuté.
Mais maintenant que nous avons rendu pleine justice à l'artiste, nous sera-t-il permis de penser et de dire que le parti qu'on a pris et qu'on va suivre ne nous paraît pas le meilleur de tous? D'après les calculs de M. Dufau il y a en France trente-six ou quarante mille aveugles. Vous construisez un hôtel où vous pourrez, en recevoir trois cents de l'âge de dix à quatorze ans qui pourront y demeurer huit années. C'est une population qui se renouvellera bien lentement et qui est dans une proportion bien minime avec le chiffre de tous les êtres qui naissent affligés de cette même infirmité. Nous voudrions, et nous croyons ce vœu tout à fait exécutable, nous voudrions que tout enfant aveugle né de parents pauvres fût admis de droit et gratuitement dans cet établissement, y reçut une instruction sommaire, et y apprit un métier; que, cela fait, il fût immédiatement rendu à sa famille et fit place à un autre infortuné. Nous ne croyons pas que cela entraînât l'État à des dépenses bien lourdes pour le budget, dépenses que nous regarderions comme l'acquit d'une dette sacrée envers le malheur. Il ne faut pas le dissimuler, ce n'est pas plus le travail manuel qui domine dans l'éducation donnée à ces enfants que ce ne sont les ateliers qui tiennent la plus grande part de l'édifice de M. Philippon. L'enseignement y est triple: l'enseignement intellectuel, musical et industriel. Tous les élèves reçoivent l'instruction primaire, c'est fort bien; mais on donne l'instruction supérieure à tous ceux qui ne sont pas d'une intelligence absolument rebelle, et nous pensons que les élèves payants et les boursiers annonçant des facultés exceptionnelles devraient être seuls admis à ces cours. Nous avons lu dans un des médaillons qui règnent au pourtour de la chapelle l'inscription suivante: «Paingeon, ancien élève de l'Institution et lauréat du concours général, est nommé professeur de mathématiques au Lycée d'Angers.» C'est sans aucun doute un fort honorable souvenir pour l'établissement; mais nous avons vainement cherché la mention de quelque succès du même genre dans l'industrie. La musique instrumentale ne nous paraît de même devoir être enseignée qu'à ceux des élèves gratuits qui annoncent pouvoir y trouver par leurs dispositions toutes particulières un moyen d'existence. Quant aux professions, concentrez-y presque entièrement l'attention et les efforts des enfants. Déjà vous avez reconnu que les garçons pouvaient être utilement appliqués au tressage des chaussons et des nattes, au tour et à l'ébénisterie, à la brosserie, au tissage de la toile et du molleton, à la vannerie, et les filles au filet, aux dessous de lampes, au rempaillage; déjà aussi la maison et les hospices sont fournis d'un certain nombre d'objets dus à leur travail. Faites qu'ils s'y donnent presque tous et presque uniquement; élargissez encore le cercle des professions auxquelles ils ont été jusqu'ici reconnus applicables; la construction que vous venez d'édifier demeurera le collège de l'institution, et M. Philippon vous construira une école d'arts et métiers qui la complétera bien utilement.
Déjà s'est formée une société de patronage pour les aveugles travailleurs qui a ouvert des ateliers où elle les reçoit et les fait travailler pour son compte. Elle les loge et les nourrit, et en échange leur demande des produits dont la valeur atteigne 1 franc 25 centimes. Lorsque la journée a été plus productive, l'excédant est acquis à l'aveugle. Nous n'hésitons pas à croire que mettre ainsi tous les aveugles-nés en position d'aborder ces ateliers et d'y assurer leur existence, est une tâche plus vaste sans doute, mais aussi plus utile dans ses résultats que celle de fournir quelques bacheliers de plus aux examens de l'Université.
Dieu nous garde de laisser peser sur l'homme éclairé, et dévoué qui dirige cet établissement la critique que cet article renferme. Comme l'architecte, il est forcé de suivre le plan qui lui a été tracé. La révolution que nous demandons ne dépend pas d'un directeur. Elle dépendrait d'un ministre qui voudrait bien prêter à cette question l'attention qu'elle nous semble réclamer et qui aurait auprès des Chambres une réputation de conscience et d'études assez bien faite pour qu'elles n'hésitassent pas à lui fournir les moyens de l'opérer. Ce que nous disons des Jeunes Aveugles, nous pourrions le dire des Sourds-Muets. Par les mesures prises et la marche suivie jusqu'à ce jour, l'État ne vient pas en aide à plus de 1000 aveugles indigents et aveugles-nés (1) et à plus de huit cents sourds-muets. Nous avons déjà dit que l'on compte 36 à 40,000 des premiers; les seconds sont au nombre d'environ 30,000. Dans plusieurs États d'Allemagne, ils sont tous secourus. Nous croyons que le gouvernement français pourrait faire mieux encore, ce serait, à l'aide d'un sacrifice mieux entendu, de les mettre presque tous à même de n'avoir besoin de personne.