La comtesse Clarisse soupirait aussi. C'était une petite femme de vingt-deux ans, d'un léger embonpoint, d'une physionomie piquante, et fort blanche, malgré ses cheveux noirs. Ce qu'elle avait certainement de plus beau, c'étaient ses yeux. Dans la gracieuse posture où elle se tenait, le visage appuyé sur sa main et le coude sur la balustrade, elle abaissait ou élevait tour à tour ses regards, qui passaient ainsi des sombres réduits de la ravine sur la sereine étendue où la nuit allumait déjà toutes ses lampes d'or. Le mouvement langoureux qu'elle donnait alors à ses prunelles augmentait leur éclat, à peu près comme il arrive d'une escarboucle dont on fait jouer les étincelles. Parfois le feu d'une étoile tombait dans ce beau regard et l'embrasait de mille flammes soudaines dont les reflets se répandaient sur les traits de la rêveuse. C'était un délicieux spectacle assurément; mais ce qui en vint compléter le charme, ce furent deux larmes qui tremblèrent un instant au bord de deux franges d'ébène, et roulèrent le long des joues de Clarisse, calmes et belles dans leur cours comme la nuit qui descendait.

L'art qu'une femme devrait le moins ambitionner est celui des pleurs. C'est un art dangereux pour elle. Je le demande à vous, mesdames, comment s'empêcher de faire pleurer une maîtresse qui paraît mille fois plus enivrante dans l'éclat des larmes? Les belles larmes sèment d'autres larmes en tombant. Après cela, il faut bien le dire, les femmes qui savent pleurer ont à leurs douleurs une compensation pleine d'attrait. Que la tristesse est douce lorsqu'on en peut faire une si charmante parure!

Le bruit qui tira la comtesse de son attendrissement rêveur fut celui d'un vaste fauteuil en point d'Aubusson qu'un domestique vint rouler jusqu'auprès de la porte vitrée.

Bientôt après parut une fille suivante donnant le bras à une vieille dame, qui s'aidait en outre pour marcher d'une canne à corbin d'ivoire. On appelait cette vénérable personne madame la chanoinesse Aurélie. C'était une tante maternelle de la comtesse. Elle avait été attachée, avant la Révolution, au chapitre des Dames d'Auteuil, et pouvait avoir de soixante-dix à soixante-quinze hivers; mais elle se portait à merveille, et montrait encore un enjouement et une activité d'esprit fort remarquables. Le cordon de chanoinesse, insigne que madame Aurélie ne voulut jamais quitter, était passé en sautoir par-dessus son ample douillette en soie puce, et qui ne laissait pas que de lui donner un fort grand air, en dépit de sa taille déjetée et de sa tête tremblante.

Quand elle fut assise, et que la femme de chambre eut avancé un tabouret pour qu'elle put reposer ses pieds, des petits pieds mignonnement chaussés de mules à talons rouges, elle congédia la fille d'un geste amical et regarda sa nièce. Allongeant alors le bout recourbé de sa béquille vers le bras de la comtesse, elle le tira doucement à elle, ce qui eut pour effet d'arracher une seconde fois Clarisse aux pensées dont le triste charme semblait incessamment l'attirer.

«Ma fille, dit-elle alors d'une voix dont le timbre agréable n'était pas tout à fait brisé, je voudrais bien savoir ce que vous pouvez dire aux étoiles? Est-ce que vous leur récitez une héroïde de M. Colardeau?

--Oh! ma tante, je n'y mets pas tant de cérémonie, répondit Clarisse en affectant un air d'indifférence qui réussit assez bien; je ne fais absolument que leur bâiller au nez.

--Vous baillez alors à cœur-joie, comtesse, si bien que les larmes, si je ne me trompe, vous en viennent aux veux.

Clarisse rougit, et la chanoinesse sourit.

«A votre place, petite, continua celle-ci, j'irais bel et bien me coucher. Voilà deux nuits que vous ne dormez non plus qu'un voleur. Vous verrez que vous vous tuerez les nerfs à ce jeu-là.»