--Pourquoi me plaindrais-je, hélas! n'ai-je pas mérité son mépris?»
Cela fut dit avec un baissement d'yeux des plus hypocrites, à quoi madame Aurélie leva les siens, qui pétillaient de malice.
«Ta, ta, ta, fit-elle d'un ton où perçait une ironie si fine et si légère qu'elle dut échapper à Clarisse; vous êtes un peu bien trop sévère pour vous-même, jolie nièce. Nous autres femmes, voyez-vous, nous sommes les servantes très-humbles de nos cœurs. Pour ceux que nous aimons, tant mieux; pour ceux que nous n'aimons pas, tant pis. Eh bien! parce que vous ne réussissez pas à devenir amoureuse de Rolland, faut-il vous enlaidir à force de pleurer. Qu'il se fasse aimer. Ce sont ses affaires, et non les nôtres.»
Clarisse, un peu surprise d'entendre la chanoinesse parler aussi légèrement d'un homme que la dame avait toujours paru tenir en fort grande estime, la regarda quelques instants avant de répondre; mais le visage de la vieille personne demeura dans un état d'impassibilité parfaite.
«Hélas! dit alors Clarisse avec un long soupir, je n'espère plus, ma tante. Je sens là que je ne l'aimerai jamais.
--Ah! dame, fit la chanoinesse, le cœur a comme cela des mots irrévocables! Mais cela ne vaut pas la peine d'en mourir,» ajouta-t-elle presque aussitôt de cette voix claire et sèche qui rappelle si bien les grandes coquettes du siècle dernier. Elles étaient presque toutes de l'école de Fontenelle, cet admirable égoïste qui avait le cœur plein de cervelle, comme on aurait dit alors.
«Ce que j'ai fait d'efforts pour l'aimer, Dieu seul et moi nous le savons.
--Eh bien! ma fille, le bon Dieu t'en récompensera.» Décidément Clarisse était déroutée. Elle n'avait jamais vu sa tante abonder si bien dans ses idées à l'endroit de Rutland.
«D'abord, s'il faut te parler vrai, continua la vieille madame Aurélie, je lui trouve un défaut terrible à ton Rutland: c'est celui de n'en pas avoir. Est-ce qu'on aime ces bellâtres accomplis où l'œil ne sait à quoi s'accrocher, non plus que le cœur? C'est bien assez déjà de les admirer. Milord est un ange, un dieu, un héros, tout ce que tu voudras; mais, nous autres femmes, nous aimons mieux les hommes.»
Ayant ainsi parlé, la chanoinesse tira de sa poche une boîte d'or, et se fourra plusieurs pastilles dans la bouche. Clarisse commençait à bouder. Elle ne savait que faire de sa victoire, et cela lui déplaisait beaucoup. Aussi tâcha-t-elle de relever la bataille, pour avoir l'agrément de combattre.