«Allons, Clarisse, dit tout à coup la chanoinesse après un moment de silence, prenez-en votre parti, ma fille; je vois que vous l'aimez plus encore que je ne pensais.
--Vraiment, madame, vous êtes ce soir d'une perspicacité... qui m'effraie, s'écria la comtesse en relevant la tête, tandis qu'un léger frémissement d'impatience crispait ses jolis doigts roses et effilés.
--Mais c'est l'a, b, c de l'amour. Refuse-t-on de recevoir les gens qu'on ne craint pas?»
La comtesse se leva et vint respirer l'air sur le balcon. Tout à coup elle se tourna vers sa tante, et d'un ton décidé:
«Eh bien! oui, madame, j'aime M. de Castillon. Maintenant, ce me semble, je suis libre d'aimer...
--Comment donc, comtesse! dit madame Aurélie en croisant ses jambes de façon que l'une de ses petites mules se mit à danser assez gracieusement, mais vous auriez le plus grand tort de prendre ce garçon-là en grippe. Il a bien quelques défauts, j'en conviens, mais l'amour raccommode tout et j'ai l'idée qu'il vous aime. D'ailleurs, il est ruiné, complètement ruiné, et je vous assure que c'est à considérer. Vous avez assez de fortune pour deux, et en faisant la sienne, vous vous assurez d'avance les rênes de l'empire conjugal. Il est évident pour moi que M. de Castillon cherche à faire une fin; c'est un homme fatigué de plaisirs, qui ne court plus qu'après les tranquilles joies du mariage. Ma chère, un mari comme cela, c'est un trésor; on n'a pas à craindre ses infidélités, puisqu'il n'a plus ni l'envie ni le privilège d'en commettre. Ah! si M. de Castillon possédait encore une fortune intacte, une jeunesse... sans hypothèques; si c'était une de ces fraîches primeurs comme les petites filles ont la sottise d'en rêver, je serais la première à vous dire: Ne l'épousez pas! Mais lui, j'ai entendu dire que ses maîtresses n'en voulaient déjà plus; ainsi ce serait jouer de malheur.»
En achevant ces mots, la chanoinesse agita une petite sonnette qu'elle portait dans les vastes poches de ses jupes, et sa suivante accourut à ce bruit. Clarisse était suffoquée d'indignation; mais trop fière pour en rien marquer à sa tante, dont elle craignait d'ailleurs l'infatigable ironie, elle se baissa pour présenter son front au baiser que la vieille dame y déposait chaque soir, tandis qu'elle lui disait d'un air parfaitement étudié:
«Je suis bien joyeuse, ma tante, d'avoir votre approbation dans cette affaire. Je craignais que votre ancienne amitié pour lord Rutland...
--Mon amitié pour Rutland n'a jamais été jusqu'à me faire oublier celle que j'ai pour toi. Je t'ai parlé ce soir avec franchise, et c'est de bonheur que je ta fais mon compliment d'être débarrassée de cet amoureux. Avoue qu'il te pesait furieusement sur la conscience.
--C'est vrai, un peu, balbutia Clarisse, qui voulait tenir bon jusqu'au bout.