Terminons ces remarques par ce récit d'une aventure appropriée au sujet.

Mademoiselle Clémence Norveins avait atteint sa vingt-quatrième année sans pouvoir capter un mari. Sa dot était cependant honnête, sa figure agréable et son caractère fort doux; mais il lui manquait tout ce qui constitue une taille bien faite, et les graves défauts de son corps n'ayant été ni réformés ni dissimulés, il ne s'était trouvé aucun jeune homme dans le département qui voulut s'en accommoder. Pour mettre fin à une situation si critique, mademoiselle Clémence supplia son père du la conduire à Paris, auprès d'une tante qu'elle désirait connaître, et que, dans sa politique, elle jugeait un moyen excellent pour arriver à l'état de mariage.

Madame de Ternon était précisément une de ces bonnes tantes, qui, tout à fait maîtresses d'elles-mêmes, ouvrent à la fois leurs bras, leur maison et leur bourse à la progéniture fraternelle.

A peine la jeune provinciale fut-elle installée en si bon lieu que déjà une influence puissante avait agi sur tout son être. A force de s'entendre dire que l'art peut suppléer à la nature, que le goût transforme toute chose, mademoiselle Clémence avait emprunté aux modes, habilement façonnées, tous les charmes qu'elles possèdent. Sa couturière lui avait enseigné tant de secrets, la tante était si généreuse, qu'en très-peu de temps, grâce au cachet parisien, la transformation fut complète, du moins en apparence. Tous ceux qui voyaient mademoiselle Norveins pour la première fois (madame de Ternon l'avait tenue prudemment en charte-privée pendant trois semaines), vantaient de confiance l'élégance de sa taille, la fine cambrure de ses reins, la forme avantageuse de son buste, la grâce parfaite de son maintien. Des louanges si nouvelles pour la provinciale épanouirent, comme bien on le pense, son visage, qui, dès lors, acquit une physionomie animée, radieuse, et par conséquent fort piquante.

Un veuf de trente-cinq ans, très-riche, nommé M. Saint-Martin, occupait une loge à l'opéra, tout à côté de celle de madame de Ternon. Il vit mademoiselle Norveins, la considéra de la tête aux pieds avec la plus minutieuse attention; et, satisfait de son examen (car il tenait par-dessus tout à ce qu'une femme fût bien faite); il se fit présenter chez la tante avec l'arrière-pensée de convoler en secondes noces. En effet, lorsqu'il se fut bien persuadé, dans toute la partialité de l'amour, que la demoiselle joignait une foule d'agréments à ceux qui, d'abord, l'avaient séduit, il la demanda en mariage, et l'obtint.

Peut-être croyez-vous, comme nous, bénévole lecteur, que, par probité ou par délicatesse, on aurait du arrivé à ce point, ménager doucement la vérité au bon jeune homme, qui se trouvait pris comme dans un rets! Mais il n'en fut rien. Il fallait un mari.--Celui-ci était charmant.--Quoi de plus heureux, et surtout quel triomphe!--Oui, triomphe d'un jour; mais quel lendemain que celui de pareilles noces! --Le soir donc que vous savez, la mère de M. Saint-Martin procéda, suivant les convenances, à l'installation de sa bru dans la chambre nuptiale. La mariée avait pris tout à coup un air si sérieux et si contraint, que la digne matrone, pénétrée de sa tâche, crut devoir employer, pour la remplir, les câlineries les plus affectueuses.--Voyant enfin l'inutilité d'une plus longue résistance, la jeune femme s'abandonna en soupirant, et les yeux baissés, aux soins de sa camériste, et le déshabillé commença.

Qu'on juge de la stupéfaction de la belle-mère, pendant que la mariée se dépouillait peu à peu de ses charmes postiches!--Ce fut d'abord une robe qui recelait de toutes parts des couches mystérieuses de ouate, et sans laquelle il ne paraissait plus de formes à l'endroit du corsage, ni de parité entre les épaules.--Puis un objet ignoble qui, se détachant des reins, laissa voir dans toute sa platitude ce corps anguleux et mal bâti.--Ensuite vint le tour du corset baleiné, rembourré devant et derrière, corset-monstre, chef-d'œuvre de l'art, dont le faux témoignage avait soutenu avec effronterie celui de la robe.

A l'aspect de cette femme si contrefaite, la belle-mère, saisie de dégoût et charmée en un sens de justifier le mécontentement que lui avait causé ce mariage, n'eut d'autre pensée que d'instruire aussitôt son fils de la déception qui l'attendait.

Bouillant de colère, M. Saint-Martin se fait annoncer auprès de sa femme; et, d'un air qui fit enfuir la camériste, il dit en entrant dans la chambre ce peu de mots: «Madame, vous m'avez indignement trompé. Apprenez qu'en me mariant je ne comptais pas épouser une robe. Vous m'entendez?... cela suffit. Dès demain, sans bruit, sans éclat, nous nous séparerons pour toujours. Vous partirez pour la campagne. J'entreprendrai, de mon côté, un long voyage pour me distraire de la perte de mes illusions.»

Ce ne fut qu'après un certain espace temps, lorsque l'isolement lui devint insupportable et que les douleurs d'un rhumatisme aigu l'importunèrent sans relâche, que M. Saint-Martin se prit à regretter profondément son union rompue.