Physiologie de la Robe.

La femme de goût se met toujours bien, et la femme qui se met bien porte nécessairement son attention sur les trois points saillants de sa personne, savoir: la tête, les mains et les pieds. Elle sait que sa coiffure, sa chaussure et ses gants ne doivent rien laissera désirer sous le rapport de la grâce et de la fraîcheur, soit parce que les parties extrêmes du corps attirent naturellement le regard, soit parce que ces extrémités ont en propre une physionomie qu'on est curieux d'interroger.

Toutefois, les soins indispensables dans les détails de la toilette n'empêchent pas la femme de goût de choisir avec le plus grand discernement la robe dont elle a besoin ou fantaisie. Instruite par expérience ou par intuition de l'analogie qui peut exister entre le vêtement et la personne qui le porte, elle emploie son tact et sa perspicacité à réunir dans une robe le mérite de la couleur, du dessin, de l'étoffe et de la forme, comme à approprier ces divers mérites à son âge, à sa taille, à ses habitudes et à sa position.

La couleur préférée semble être en effet un reflet du caractère. Voyez la femme vive, alerte et gaie des pays méridionaux, elle penche pour les couleurs riantes et bien tranchées. Celle du Nord, froide et sérieuse, incline pour les tons sévères ou pour les nuances habilement fondues. La femme douée de force et d'énergie, celle qui aime l'éclat et le bruit, celle que l'on peut taxer de méchanceté (si toutefois il y a des femmes méchantes), montre d'ordinaire un goût décidé pour la bigarrure du l'ajustement, pour les couleurs saillantes que l'on aperçoit de loin. La femme modeste, au contraire, et que domine la raison, recherche par instinct les couleurs foncées. Et remarquez, pour preuve de cette analogie, que les professions graves, les sentiments tristes, la pauvreté, la vieillesse, ont communément adopté pour livrée, le noir, le brun, le violet; tandis que la joie, l'espérance, la jeunesse, la fortune, se paient du blanc, du vert, de bleu et de roue. Ajoutons encore qu'il est des couleurs qui semblent rapetisser, amincir le corps, d'autres qui le rendent en apparence plus volumineux de tous points; que quelques-unes, s'harmonisent avec le teint, donnant un nouvel attrait à la figure; que certaines autres l'assombrissent et lui prêtent un air maladif, parce qu'elles projettent des demi-teintes qui en détachent les plans. Le choix des couleurs convenantes dans le vêtement nécessite donc un vif sentiment de l'art, ou bien une coquetterie très-entendue.

Or, la même science est applicable au dessin d'une robe. Le goût, placé ici dans des conditions tout à fait semblables à celles que nous venons d'analyser; le goût, disons-nous, doit opter, suivant les mêmes règles, pour les grands ramages ou les semis délicats, pour les carreaux ou les rayures.

En principe, les carreaux ne produisent un bon effet que sur les femmes qui présentent une grande surface, tandis que les rayures conviennent à toutes. L'œil suit volontiers ces lignes qui, s'étendant de la base au sommet du corps convergent autour de la ceinture et s'épanouissent ensuite avec grâce sur la poitrine et sur les épaules. Depuis le perfectionnement de toutes les choses usuelles, les dessins des étoffes sont très-corrects et marqués par de brillantes couleurs. Il ne s'agit que de distinguer dans le nombre ceux dont les nuances bien combinées forment un tout harmonieux doux et velouté qui charme le regard et fait que chacun s'écrie: Oh! la jolie robe!

Au lieu de se draper indifféremment dans la première étoffe venue parmi celles que fait surgir la mode, la femme de goût, pour qui cette mode n'est qu'un thème varié, a grand soin de ne prendre que ce qui lui sied le mieux. Est-elle chargée d'embonpoint, elle ne se risque pas à grossir son volume par des tissus épais tels que le pékin, le velours, le damas; mais elle tâche de réduire ses formes sous le cachemire, le barége, la gaze et le crêpe bien soutenus. Est-elle maigre, difforme, petite, elle évite prudemment de porter une robe molle et collante; jalouse, au contraire, de suppléer à son grêle physique, elle emprunte à des étoffes fermes l'ampleur du contour.

L'apparence des étoffes mauvaises est un abus de l'industrie dont les résultats nous ont souvent frappé. A moins d'être dans une de ces situations malheureuses où l'un songe plus à vêtir qu'à se bien vêtir, le bon marché n'est qu'un leurre ou plutôt un piège dont il faut se préserver. Suivant les déductions qui peuvent se tirer de toutes choses, il nous a toujours semblé reconnaître que les femmes amateurs de ces sortes de robes pèchent par l'intelligence ou le sens commun, puisque deux, quatre, dix expériences ne les empêchent pas d'être dupes de leur prétendue économie, qui n'est au fond que du gaspillage. Il nous a semblé encore que cet engouement pour les étoffes trompeuses dénote un goût vulgaire, parce que la femme qui se met bien aime à jouir avant tout de son propre suffrage, qu'elle ne cherche point à surprendre les yeux par le faux et le clinquant, qu'elle ne veut être que ce qu'elle paraît (une femme de goût), et qu'elle ne veut paraître que ce qu'elle est (en fait de costume bien entendu).

Dirons-nous maintenant l'effet que produit une robe trop courte ou une robe trop longue. Nous avons peur d'abuser de la complaisance des lecteurs et cependant que de choses à étudier dans la coupe d'une robe! Voyez comme cette queue traînante donne un faux air de grandeur à telle femme qui traverse le péristyle du château. C'était jadis une fille assez enjouée qui nous arriva un beau jour de l'autre monde (l'Amérique) pour vendre à nos enfants son savoir musical, et la voilà montée, de tierce en quinte, au diapason de la cour citoyenne. Grace à la queue majestueuse de sa robe, elle n'a besoin aujourd'hui ni d'esprit, ni de bonté, ni d'aucune valeur personnelle, car il ne s'agit de rien moins que d'une queue diplomatique. Place, place! c'est une quasi-ambassadrice qui passe--Considérez ailleurs cette petite femme dont la jupe écourtée laisse apercevoir une jambe presque andalouse: Au trouvez-vous pas qu'avec un air aussi dégagé, elle promet d'aller loin?--On raconte qu'une duchesse de création nouvelle étant sur le point de prêter serment devant l'empereur, toute la gent courtisane fut en émoi pour une affaire grave. Il s'agissait de savoir si la grande dame pouvait se présenter en robe courte, après qu'il avait été décrété que la robe à queue serait du rigueur pour ces sortes de représentations. M. de Talleyrand, qu'on alla consulter comme l'arbitre suprême, répondît d'un ton malin: «Je conviens que la robe de madame la duchesse est un peu courte pour prêter un serment de fidélité.» Néanmoins, l'histoire dit qu'on passa outre en cette circonstance, et que l'Empereur daigna fermer les yeux sur la faute d'étiquette.

Un fait incontestable, c'est qu'à l'aspect d'une femme on éprouve une sensation agréable ou déplaisante selon que sa mise est propre, élégante, convenable, ou bien qu'elle est dépourvue de ces qualités. La robe peint en partie le moral. Telle femme qui, malgré son état d'aisance, porte des robes fripées, malpropres, trahit son désordre, sa paresse, sa parcimonie; telle qui, alternativement, donne dans les deux extrêmes de la toilette, montre le peu de liaison qui existe dans ses idées. D'où il faut conclure, sauf quelques réserves, que cet axiome physiologique; «L'habit c'est l'homme,» peut être retourné ainsi; «La robe, c'est la femme.»