Mausolée du duc de Beaujolais, à Malte.

Le 5 décembre dernier, à Malte, le consul de France, les officiers de la marine française et M. le baron Taylor, chargé d'une mission à cet effet, ont procédé avec pompe à l'inauguration du nouveau mausolée que le roi des Français vient de faire élever sur la tombe de son frère le duc de Beaujolais. La sculpture de ce monument est due au ciseau de M. Pradier. Les autorités civiles, maritimes et militaires, ainsi que le gouverneur, les amiraux Owen et Curtis, les consuls des diverses puissances, les commandants des bâtiments de guerre mouillés dans le port, ont assisté à la cérémonie. La chapelle ardente avait été placée sons la grande voûte de l'église; elle était surmontée des armes de la famille d'Orléans. L'église était entièrement tendue de noir. Le principal fort tirait un coup de canon de minute, en minute, et lorsqu'on a découvert le cercueil du duc de Beaujolais, le steamer français le Véloce a fait un salut de vingt et un coups. Tous les bâtiments de guerre avaient leurs pavillons à mi-mât, et leurs vergues en croix.

Casimir Delavigne a laissé une place à l'Académie et une autre à la bibliothèque de Fontainebleau. Cette double succession donne lieu à beaucoup de courses, de visites, de placets et de lettres de toute sorte, M. Alexandre Dumas a fait imprimer celle qui suit dans le Siècle, c'est-à-dire 10 mille exemplaires: «Monsieur le rédacteur, plusieurs journaux ont annoncé que j'avais sollicité et obtenu la place de bibliothécaire à Fontainebleau. Veuillez, je vous prie, démentir cette nouvelle, qui n'a aucun fondement. Si j'avais ambitionné un des Fauteuils que l'illustre auteur des Messéniennes ou de l'École des Vieillards a laissés vacants, c'eût été seulement son Fauteuil d'académicien. Veuillez agréer, etc.»--Seulement!--Un autre trait épistolaire a été lancé contre l'Académie par l'intendance de la liste civile. Le chef du cabinet, répondant à un solliciteur qui faisait valoir nous ne savons quels titres pour obtenir la place de bibliothécaire à Fontainebleau, lui a écrit officiellement que «cette place ne sera donnée qu'à un académicien OU à un homme de lettres.» C'est bien différent.

Brune, décédé à Rouen,
le 25 décembre 1843.

La Normandie vient encore d'avoir à pleurer un de ses plus utiles et, disons-le, un de ses plus nobles enfants. Tous les Parisiens qui ont fait le voyage de Rouen ont remarqué à l'entrée du pont suspendu un petit édifice d'un goût simple et sévère, portant au front une table de marbre avec cette inscription: «A LOUIS BRUNE. La Ville de Rouen.» Cette maison avait été élevée aux frais de la ville, comme témoignage de reconnaissance publique, pour une longue série d'actes de courage et de dévouement. Louis Brune avait sauvé la vie à quarante-quatre personnes, qu'il avait, en exposant la sienne, retirées des flots. Malgré les récompenses dont il avait été l'objet il était lauréat du prix Montyon, chevalier de la Légion-d'Honneur, décoré de sept ou huit médailles, pensionné, malgré le retentissement justement donné à ses belles actions, Louis Brune était resté simple, bon et dévoué. Le jour, la nuit, à toute heure, il veillait, cherchant l'occasion d'exposer sa vie! A ceux qu'il avait sauvés il ne demandait qu'un souvenir, et le nombre en était si grand qu'il avait oublié le nom de plus d'un d'entre eux. Cet homme, dont l'existence était si précieuse, et qui, aimé, révéré de tous, avait tant de motifs pour la chérir; cet homme au cœur duquel il est impossible de prêter une pensée faible, une détermination coupable, s'est jeté du haut du pont de pierre de Rouen, et s'est ouvert le crâne.

Maison de Brune à Rouen Cet inexplicable événement a consterné la ville entière. La mort de ce héros d'humanité a donné lieu à la publication d'une note sur sa vie que lui-même avait racontée et en quelque sorte dictée à un des journalistes rouennais, auxquels nous empruntons tous les détails de ce récit: «En 1816, j'avais neuf ans (il est mort à trente-six), je venais de perdre mon père, qui était chargeur au routage; ma mère restait avec quatre petits enfants. On me mit dans les manufactures. Le pain valait neuf sous la livre. Je gagnais six sous par douze heures de travail... Et quoique tout petit, je voyais bien la misère de notre maison; eux étaient presque toujours malades au lit; je laisse à deviner pourquoi... Moi, je les soignais: c'était mon affaire, puisque j'étais le plus fort. Mais les six sous des mécaniques ne me suffisaient pas; pourtant j'y suis resté sept ans. On me prêta deux seaux, un cercle, des bricoles; me voilà porteur d'eau. C'était un peu mieux, surtout quand je pus ajouter à cette profession celle de porteur de poisson à la halle. Je ne boudais pas au travail, et j'apportais toujours quelque chose à la maison. Enfin, on me fit concurrence, et je quittai le métier pour un troisième. Ah! celui-là ne m'allait guère. Faut-il le dire? Je servis pendant quatre ans comme domestique. Écoutez donc! mon maître, qui était un brave homme, avait promis de nourrir, de soigner ma mère et mes frères; ça m'avait touché en dedans! et j'avais accepté. Du reste, il a tenu parole. Mais je n'étais pas heureux, et plus d'une fois je voulais en finir, comme autrefois dans les mécaniques, en plaçant ma main dans un engrenage; c'était une bêtise, parce que le bon Dieu est bon, et qu'il y a toujours de la ressource quand on est honnête homme. Mais je vous dis tout. Apprenti carrossier pendant trois semaines à 50 centimes par jour, je quittai encore l'atelier. Cette fois, c'était faute de tablier de cuir. Puis je travaillai successivement aux pilotis, au déblai de la Seine, comme plongeur. Alors, j'étais un homme: on me payait bien, et on ne manquait plus de rien chez nous. A présent, grâce à tout le monde, j'ai la croix, une belle maison près de la rivière, et gare à ceux qui se jettent à l'eau, je les repêche sans miséricorde!»--Le convoi de Brune a été suivi par le deuil public, par la population tout entière.

La fin de 1843 et le commencement de 1844 ont été féconds en morts illustres. Rouen encore a vu mourir son archevêque, M. le prince de Croi, grand-aumônier sous la Restauration. --La Suède a perdu un de ses plus savants médecins, le seul élevé de l'illustre Linné qui vécut encore, M. d'Afzéhus, professeur à l'Université d'Upsal, qui est mort à quatre-vingt-treize ans.--Un homme qui avait, de son vivant, distribué une partie de sa fortune aux malheureux, M. le comte Léon d'Ourches, qui a donné 200,000 francs à la Colonie agricole de Mettray, 60,000 francs aux victimes du désastre de la Pointe-à-Pitre, et une foule d'autres riches offrandes à des œuvres et à des établissements de charité, vient de mourir en son château, près de Metz.--Enfin, un homme qui laissera un des noms les plus honorables parmi les citoyens utiles, Mathieu de Dombasle, qui, lui, a tant fait pour l'agriculture, si négligée chez nous, Mathieu de Dombasle a terminé trop tôt une carrière dont les travaux et les services réclament plus de lignes qu'il ne nous est permis d'en accorder aujourd'hui à chaque mort illustre.

Courrier de Paris.