Dieu soit loué! Paris commente à prendre du repos et à rentrer dans son lit. Pendant huit jours, il avait brisé les écluses et débordait par les rues. Le 1er janvier fait de Paris une véritable mer agitée: tout y va, tout y vient; le flux et le reflux ne vous laissent ni repos ni relâche: partout, à droite, à gauche, ici et là, ce sont des flots qui se déroulent, des vagues qui se rencontrent et qui se heurtent.
Où va cette multitude tumultueuse? qui la pousse ainsi? que veut-elle? sans doute quelque joie immense la précipite par toutes tes les voies ouvertes dans la ville? elle court après un grand plaisir ou un bonheur inouï? Pas le moins du monde: consultez chacun de ces bipèdes effarés, femmes, hommes, jeunes gens, vieillards, priez-les de vous donner le fin mot de toute cette agitation, et surtout faites-leur compliment du plaisir qu'ils y trouvent: «Maudit jour! s'écrieront-ils, peste soit du 1er janvier! au diable les étrennes!» et cependant nos gens continuent de se démener à perdre haleine; les uns barbotent de pavé en pavé, les autres se disputent les omnibus et les fiacres; ceux-là galopent dans leur calèche, ceux-ci trottent comme des facteurs de la petite poste. Quel tapage sur les places publiques et dans les moindres rues? Et notez, pour ajouter au charme du tableau, que le 1er janvier est invariablement inondé de pluie. Le ciel ne veut pas qu'on l'accuse de lésiner sur la question des étrennes, et, pour s'épargner l'ennui des menus détails, il gratifie tous les ans Paris d'une ondée générale; charmant cadeau dont chacun reçoit les éclaboussures.
Cette année le ciel s'est montré d'une générosité sans pareille il a humecté le jour de l'an des pieds à la tête. Il fallait le voir, ce jour infortuné, trempé jusqu'aux os, crotté jusqu'à l'échiné, incitant le pied dans le ruisseau, se glissant le long des gouttières, et engageant de tous côtés une humble mêlée de parapluies. Singulier spectacle qui montre pendant vingt-quatre heures tout un peuple pataugeant avec un sac de bonbons dans une poche, une poupée dans l'autre; dans la main un polichinelle et un cheval sous le bras!
Mais enfin Paris en est quitte; il a douze mois de répit: jusqu'au 1er janvier 1845, on lui permettra de ne pas vivre exclusivement avec les marchands de joujoux et les confiseurs. Depuis quelques heures, Paris est rentré dans sa vie ordinaire, usant son mouchoir à essuyer tous les baisers et toutes les embrassades qu'il a donnés et reçus aux frais de la nouvelle année, et pansant les saignées faites à sa bourse. --Une moitié de la ville est mélancolique; c'est la moitié qui a acheté les bonbons; l'autre, qui les a vendus ou mangés, se montre d'une humeur charmante.
Mais il est bien question de pastilles et de joujoux! Le 1er janvier a produit des choses autrement graves: il nous a ramené MM. les députés; diable! gardons-nous d'en rire. Il ne s'agit ici, comme on sait, ni de pantins ni de marionnettes; et si nos honorables nous font avaler plus d'une dragée, les dragées représentatives ne ressemblent guère à celles de Boisselier ou de Marquis; le budget, entre autres, le budget, bonbon monstre, n'est pas d'un goût aussi fin ni d'une digestion aussi facile. Le député est donc, en ce moment, l'objet le plus en vogue: il y a six mois qu'on n'en voyait plus, et le besoin commençait à s'en faire généralement sentir; six mois! c'est plus qu'il n'en faut pour vous remettre en crédit dans ce pays adorable. Vous semblez maussade, vous êtes devenu banal et insupportable, on ne veut plus de vous; dès que vous paraissez, on bâille et l'on tourne le dos: «Qui nous délivrera de cet ennuyeux,» dit-on; c'est tout au plus si l'on vous croit bon à divertir la bonne d'enfants et la portière; faites un voyage de six mois; disparaissez pendant six mois; que pendant six mois on n'entende plus parler de vous, et vous reviendrez un homme charmant; il n'y a rien de tel que l'absence pour rajeunir les choses et les hommes, et assaisonner d'un certain sel de nouveauté les plus décrépits et les plus insipides.
Dieu nous garde de penser et surtout de dire que MM. les députés ont besoin de s'absenter pour être exquis; ils le sont toujours, la France le sait; mais enfin, ils subissent la loi commune: un semestre de silence les rend plus piquants au retour et remet le public en appétit.
Le foyer de l'Opéra gagne beaucoup à l'ouverture des chambres; la chronique y languissait; on avait épuisé la question Carlotta Grisi; on était à bout de notes diplomatiques sur madame Stoltz et Duprez; et le mémorandum Maria, Forster et Adèle Dumilatre, n'offrait plus qu'un médiocre intérêt; la Chambre est venue se jeter fort à propos à travers ces questions languissantes et les ranimer en variant leur monotonie; le foyer de l'Opéra, depuis le discours de la couronne, a repris une physionomie curieuse et affairée; on y glisse agréablement l'affaire de l'adresse entre une discussion sur telle roulade ou sur tel rond de jambe, et la querelle de la présidence a singulièrement servi à donner de l'importance à la nouvelle du voyage entrepris par M. Léon Pillet à la recherche d'un ténor.
La découverte du précieux ténor n'est pas encore faite, bien que M. le directeur de l'Opéra courre après ce phénix, bride abattue, tout à travers les Alpes; mais le président de la Chambre est déjà trouvé ou plutôt retrouvé; un ténor serait-il un oiseau plus rare qu'un président?
On sait que c'est M. Sauzet, l'élu constitutionnel des trois dernières années, qui est remonté au fauteuil, en passant sur le corps à M. Dupin, qu'on avait essayé de mettre en travers, pour lui barrer le passage. Or, il paraît que M. Sauzet, le meilleur homme du monde et de l'éloquence la plus fleurie, n'est pas encore aguerri contre les émotions de cette lutte annuelle. Je tiens de son médecin que plus d'un mois avant la session, l'honorable député du Rhône éprouve invariablement des inquiétudes abdominales qui ne font qu'augmenter de jour en jour, jusqu'à l'heure fatale où la grande bataille de la présidence doit se décider; alors le malaise redouble, et M. Sauzet a grand peine à se posséder. La dernière candidature de M. Dupin avait rendu la victoire de M. Sanzet plus incertaine que de coutume. Un spirituel député du centre gauche, qui connaît le faible de M. Sauzet, demanda à un ministre, la veille du combat définitif: «Monsieur, avez-vous vu Sauzet ce matin? Comment vont ses entrailles?» On peut affirmer qu'aujourd'hui les entrailles de M. Sauzet se portent à ravir; mais, en revanche, les entrailles de M. Dupin sont peut-être un peu souffrantes.
En même temps que l'ouverture de la session, on nous annonce l'ouverture des bals masqués. Faut-il voir la une allégorie? La salle de l'Opéra-Comique a donné le signal; le débardeur y a fait ses premières armes dimanche dernier; l'Académie Royale de Musique, ne voulant pas encourir les reproches de reculer devant ce galop prématuré, annonce ses fameux bals du samedi, bals à grand orchestre, toutes bougies et tous lustres flambants. Ou voit que l'année 1844 n'est pas d'humeur à engendrer la mélancolie et à se donner des airs de cénobite. A peine née depuis huit jours, elle embouche le cornet à piston, et se met en branle. Elle aura de quoi s'amuser, la luronne! Le carnaval est long et lui promet des nuits infinies de cachucha. On ne dira pas du carnaval de cette année ce que la chanson de Bélanger a dit d'un de ses aïeux: