La soirée a été orageuse. Les sifflets, les sanglantes apostrophes du parterre ont servi d'escorte au drame malencontreux, pendant les deux derniers actes surtout. Au dénoûment, la tempête mugissait avec un effroyable courroux. Cette sévérité n'était que de la justice. Non-seulement le drame méritait peu d'indulgence du côté de l'invention, mais le ton de mauvais lieu qui s'y trahit, mais un dialogue plein de crudités et d'indécence ne pouvaient qu'aggraver les torts de l'auteur. Qu'on n'ait pas du génie et de l'originalité tous les jours, cela se conçoit aisément, les idées nouvelles sont rares, et n'en a pas qui veut; du moins devrait-on toujours respecter certaines convenances et ne pas dépasser les limites permises. On n'a pas besoin pour cela d'être un grand homme, mais tout simplement un homme honnête et suffisamment élevé. Voilà bien des chutes, monsieur Dumas; prenez garde!
L'auteur d'André Chénier, M. Daillière, est un jeune soldat dramatique; il fait là sa première campagne; le drame en question est son coup d'essai, ce qui ne veut pas dire précisément que ce soit un coup de maître. Il y a cependant d'honnêtes intentions et quelque mérite dans l'ébauche de M. Daillière. Ébauche est le mot qui convient ici. M. Daillière, en effet, a su, à propos d'André Chénier, assembler quelques scènes d'un effet touchant; mais c'est là tout; l'action, les oppositions, les nuances, la lutte des passions, le contraste des caractères, tout ce qui constitue un drame proprement dit, manque à peu près à l'ouvrage; en deux mots, voici l'affaire:
André Chénier gémit sous les verrous. Pour tromper les douleurs de la captivité, le poète fait des vers. A la poésie se joint une tendre passion, une passion respectueuse et idéale. Une jeune prisonnière, mademoiselle de Coigny, est l'objet de cet amour mélancolique et le partage; c'est pour elle, on le sait, qu'André écrivit cette ode de la jeune Captive, qu'il est difficile de lire encore aujourd'hui sans un profond attendrissement.
Cependant l'heure fatale approche; déjà le bourreau a frappé plus d'un compagnon de l'infortuné poète; son tour va venir; il vient en effet, et le mélodieux André sort de ce cachot sans espoir, pour aller à l'échafaud, au milieu des larmes de mademoiselle de Coigny, de Marie-Joseph Chénier et du désespoir de son père.
Il n'y a rien de plus dans l'ouvrage de M. Daillière, si ce n'est des rimes et des tirades qui, sans être toujours irréprochables, annoncent une certaine verve qui pourra plus tard donner des résultats plus complets. Quoi qu'il en soit, les bravos n'ont pas manqué à M. Daillière, et c'est déjà beaucoup que de commencer par là.
Dans cette course au drame, M. Lucas est le véritable vainqueur. Aux prises avec MM. Dumas et Daillière, M. Hippolyte Lucas a jusqu'au bout gardé la corde; les deux autres couraient encore, qu'il était déjà arrivé. Calderon y est bien pour quelque chose; dans cette lutte, Calderon a été le partenaire de M. Hippolyte Lucas. Le Médecin de son Honneur a servi d'enjeu à l'illustre poète; M. Lucas n'a fait qu'y entrer pour une certaine part d'esprit et d'étude ingénieuse; Calderon a fourni le capital.
Don Guttière est le héros de l'aventure; c'est un noble castillan, fort épris de sa femme, dona Mencia, et des plus chatouilleux sur le point d'honneur; un jour qu'il rentre subitement au logis conjugal, il a des soupçons; bientôt ses soupçons se changent en douloureuse certitude: dona Mencia le trahit! Dona Mencia donne de secrets rendez-vous au prince Henri de Transtamare! O douleur! que faire? Don Guttière a bientôt pris son parti: qu'a-t-il besoin de recourir à d'autres qu'à lui-même? N'est-il pas le gardien ou plutôt le médecin de son honneur? il guérira donc cet honneur blessé; et voici l'horrible remède qu'il lui applique.--Une nuit, tandis que dona Mencia sommeille, le sombre don Guttière entre au domicile conjugal mystérieusement enveloppé dans son manteau; il vient suivi d'un chirurgien qu'il a fait saisir et amener de force par deux esclaves maures: «Tu vas entrer là, lui dit-il en lui désignant la chambre de dona Mencia; tu y trouveras une femme endormie: tu t'approcheras d'elle et tu lui ouvriras les veines!--Horreur! s'écrie le chirurgien, pâle et tremblant, vous pouvez me tuer, non faire de moi un assassin.--Eh bien! je te tuerai...» Et les deux esclaves s'approchent du misérable, le poignard levé. «J'irai donc,» dit-il, et il entre en chancelant; un instant après, on le voit revenir tout livide, et s'appuyant sur la porte où sa main sanglante laisse une trace de sang. Ce sang en dit assez: don Guttière est vengé.--Survient le roi de Castille: «Qu'as-tu fait? demande-t-il à don Guttière.--Sire, j'ai eu soin de mon honneur, réplique don Guttière; n'étais-je pas son meilleur médecin?» Et cependant don Guttière ne survivra point à cette terrible exécution; il suivra le roi à la guerre et s'y fera tuer.
Cette dernière scène donne le frisson; si l'on objecte que c'est là un drame bien effroyable pour des nerfs français, nous répliquerons que le drame est espagnol; M. Hippolyte Lucas n'a fait que l'accommoder pour l'Odéon avec beaucoup d'intelligence, en vers très-élégants et très-français.
Toute année qui meurt est sûre de trois ou quatre oraisons funèbres mêlées de vaudeville. L'année 1843 a eu le même sort que les autres: ici, c'est le théâtre du Palais-Royal qui l'enterre dans une revue intitulée: la Cour de Gérolstein; là, le théâtre des Variétés paie sa dette à la défunte année par une plaisanterie appelée: Paris dans la Comète. Ces deux pièces à couplets ne font que répéter à peu près ce que l'Illustration a dit de l'année 1843 dans son dernier numéro: les modes, les théâtres, les pièces sifflées, M. Eugène Sue et les Mystères de Paris, les pipes et les cigares, que vous dirai-je? tous les faits mémorables de notre éloge nécrologique de l'an 1843.--Cela n'est pas toujours très spirituel; mais cela fait rire, elle rire est si bon!
C'est une assez pauvre idée que l'Idée du Médecin: ce médecin a une sœur; pour attendrir un infidèle qu'elle aime, il fait courir le bruit de la mort de cette sœur abandonnée; l'infidèle, en effet, est au désespoir; au fond c'était une bonne âme; puis, il s'aperçoit qu'on s'est moqué de lui, et s'amuse à prendre sa revanche contre le médecin et sa sœur, en feignant de vouloir convoler en secondes noces. Le tout finit, on s'y attend, par une explication et un raccommodement général; l'idée n'est pas neuve.