Plus tard, le comte de R..., sentant sa fin, et sachant que Rutland n'avait jamais cessé d'aimer Clarisse, obtint de celle-ci, à force de sermons et de prières, la promesse de ne se remarier qu'avec Rutland. Il est vrai qu'on ne refuse rien aux mourants; mais pas moins ce diable de défunt avait ainsi recédé sa femme à son sublime ami, lequel ne se fit pas faute d'accepter. Second grief.

Les choses ainsi réglées, peut-être croirez-vous, madame, que Rutland s'empressa de réclamer de la jolie veuve l'exécution du codicille? Pas le moins du monde. Toujours tendre, empressé, dévoué, il attendit que Clarisse se rappelât sa promesse, mais il ne demanda rien. «Quoi! s'écriait Clarisse, il faut qu'un homme soit bien fier et bien assuré de sa puissance, pour aimer avec tant de patience et ne rien demander!» Troisième grief.

Mais ce n'est pas tout. Mettez une jeune veuve dans la situation où se trouvait la comtesse, et vous jugerez, si Clarisse, coquette autant qu'une jolie femme se croît le privilège de l'être, dut rêver l'indépendance et la révolte.

Car enfin, les rôles étaient intervertis; Rutland était un peu le maître et Clarisse l'esclave.

Le premier acte d'insubordination qu'elle imagina fut de se persuader à elle-même qu'elle abhorrait Rutland, et le second de convaincre Rutland qu'elle en aimait un autre. Elle prit pour cela le premier venu qui lui tomba sous la main. C'était un lion de la plus belle espère. Robert de Castillon comptait quelques années de moins que lord Rutland. Il avait pour excentricité particulière d'afficher les femmes qu'il daignait adorer; aussi la comtesse, effrayée d'abord de son aventure, s'était sauvée aux eaux de Bailen, M. de Castillon la suivit-il avec un fracas qui lui fit le plus grand honneur. Il en fut même parlé à l'Opéra dans la loge des viveurs, où l'un s'accordait à dire que si la comtesse voulait Robert pour mari, son plus sûr était de se dépêcher,--de peur de l'avoir pour amant.

Robert était plus qu'à moitié ruiné; mais il trouva des juifs compatissants qui lui escomptèrent ses espérances sur les 30,000 livres de rente de la comtesse. Tout l'hiver ne fut de sa part qu'une succession d'adorables et d'audacieuses folies. Aux courses du printemps. Hubert perdit 1,060 louis; mais il gagna l'handicap avec un cheval que montait son jockey, vêtu, pour cette partie seulement, des couleurs choisies ce jour-la par la comtesse: elle était en robe de velours grenat avec une écharpe blanche. On trouva le tour d'une galanterie parfaite.

Mais n'allez pas croire que tout ce bruit empêchait Rutland de dormir. Il plaignait beaucoup Clarisse d'être ainsi la proie d'un lion; mais d'être jaloux, d'un aussi sot animal, l'idée ne lui en vint pas même à l'esprit. Clarisse faillit en mourir d'indignation. «Qui! s'écriait-elle, dans le délire, de sa colère, il pousse l'insultante sécurité de son cœur jusqu'à dédaigner d'être jaloux!»--Elle prenait ainsi pour un excès de mépris ce qui n'était de la part de Rutland qu'un excès d'estime; mais pas moins jugea-t-elle que ce trait d'originalité devait être considéré comme un quatrième grief qui comblait la mesure.

Clarisse s'en prit à la chanoinesse. Elle ne cessa de lui répéter chaque jour, avec cet air de haute hypocrisie que lui conseillait la situation, combien elle était navrée de faire d'inutiles efforts pour aimer Rutland. Elle ajoutait néanmoins, avec un soupir rempli de contrition, qu'elle respecterait la promesse solennelle faite par elle à son mari défunt, et qu'en cela, s'il le fallait, elle consulterait son devoir et imposerait silence à son cœur! Elle savait bien, la perfide, que chacune de ces paroles cruelles était répétée à Rutland.

Mais la chère comtesse entamait cette partie avec un partner qui en avait gagné plus d'une. Madame Aurélie fut aux anges de jouer encore son rôle dans cette petite comédie galante, et l'on a pu voir qu'elle n'avait pas tout à fait perdu le talent de la réplique. En même temps elle prévint Rutland de se tenir tranquille, et qu'elle prenait le commandement de toute la campagne. La pauvre Clarisse tomba donc en des mains qui, pour être encore douces et blanchettes, n'en étaient pas moins armées d'assez bonnes griffes.

Clarisse, comme nous avons dit, venait de passer dans son appartement, lequel donnait, ainsi que le salon, sur le paysage pittoresque dont nous avons parlé. Elle étouffait. Elle fit ouvrir toutes les fenêtres, et se mit dans un déshabillé de batiste qui flottait autour de sa taille ravissante en plis nombreux et discrets.