La bataille de l'adresse est commencée: c'est la Chambre des Pairs qui a lancé la première mitraille; mais on sait que les luttes ne sont ni longues ni ardentes sur ce terrain aristocratique; on provoque avec courtoisie; on riposte avec précaution, et les différentes opinions rengainent promptement, après un semblant d'estoc et de taille. Trois ou quatre discours suffisent pour donner aux adversaires l'envie de plier lus tentes et de clore la campagne. Ainsi l'adresse a été votée en une séance. Nous sommes loin de blâmer leurs seigneuries de cette concision; bien au contraire, les économies de paroles, à notre avis, sont autant de gagné pour les affaires.

Le voyage de Belgrave-Square a un peu échauffé la matière. M. le ministre des affaires étrangères s'est fort enflammé; il n'a trouvé, au reste, de contradicteur un peu vif que M. le marquis de Boissy, dont c'est la coutume. M. Guizot a particulièrement appuyé sur ce fait, que le gouvernement anglais avait vu avec déplaisir les scènes de Belgrave-Square, mais qu'il n'avait pu les empêcher; il s'est félicité d'ailleurs de l'indifférence que S. M. Victoria a montrée pour M. le duc de Bordeaux, qu'elle n'a ni reçu ni voulu voir. «Je le crois bien, a dit à son voisin un noble pair, M. le duc de ***. qui mène de front la politique et le calembour, la reine d'Angleterre était allée à Eu, elle ne pouvait venir à lui.»

La Chambre des Députés a aussi son adresse, mais elle est moins expéditive que la Chambre des Pairs, sa sœur aînée. Le morceau d'éloquence s'élabore lentement; il ne lui faut pas ordinairement moins de huit ou dix jours pour se mettre d'aplomb sur ses adjectifs et ses périodes; après quoi il s'aventure entre le côté gauche, la droite et le centre, qui le saisissent au passage, l'examinent, le dissèquent et lui coupent quelquefois le nez, le bras ou la jambe, si bien qu'il sort rarement de la discussion comme il y est entre. Cette espèce d'opération chirurgicale exige à son tour une semaine; ainsi la Chambre dépense à peu près un mois à ce laborieux accouchement. En un mois. Napoléon allait à Vienne, et nos honorables préparent à grand peine un discours: ce n'est pas le cas du duc, comme Alceste, que le temps ne fait rien à l'affaire.

On s'aperçoit que la présence des deux Chambre au bruit qui se fait dans la partie de la rive droite et de la rive gauche voisine des ministères et du palais des Tuileries: le nombre des piétons et des voitures y est visiblement augmenté; ce sont MM. les députés qui vont et viennent, traînant après eux la clientèle d'intérêts et de solliciteurs que la session attire; les chemins de fer, les croix d'honneur, les recettes particulières, les bureaux de tabac, les pensions, les bourses, la question des vins, la question des sucres, la question des bestiaux, tout cela court de droite et de gauche, d'un air affairé ou allumé. Cependant les ministres et les hommes politiques ont ouvert leurs salons comme autant de maisons de refuge. Le reliquat des réceptions du matin et des séances de la Chambre se vide dans les réceptions du soir; une affaire ébauchée la veille, on l'achève entre un bol de punch radical, une tasse de thé ministérielle, un verre d'eau sucrée tiers-parti. Les soirées les plus nombreuses se tiennent chez M. Guizot, le ministre influent, le grand ministre de France, comme l'appelle le mandarin Ky-Yong, qui vient d'entrer avec notre gouvernement en commerce d'amitié et de lettres, sur papier de Chine.

M. Molé se distingue, en même temps que M. Guizot, par l'éclat et le nombre de ses réceptions politiques, son hôtel du faubourg Saint Honoré n'est pas moins fréquenté que l'hôtel du boulevard des Capucins. De cette façon, les deux rivaux continuent la lutte: M. Guizot occupe les affaires étrangères, et M. Molé tient à montrer à son successeur et à son adversaire qu'il ne reste pas étranger aux affaires. Aussi les hommes prévoyants, ceux qui, tout en s'attachant au présent, ont l'œil continuellement fixé sur la girouette de l'avenir, les grands politiques, en un mot, vont du boulevard des Capucines à l'hôtel du faubourg Saint-Honoré, et boivent du même coup le thé de M. Guizot et le thé de Molé, On ne saurait trop prendre de précautions pour sa soif.

Il y a quinze jours, les Tuileries étaient ensevelies dans une profonde nuit; si vous passiez par là le soir, le vaste et noir palais vous apparaissait de loin comme un immense et sombre fantôme; aujourd'hui, tout y brille; les vitres resplendissent et jettent de toutes parts des feux qui scintillent dans les ténèbres. C'est encore la Chambre des Députés qui cause cette illumination; on lui fait accueil; ou lui prépare des gracieusetés et des fêtes. Le bon moyen d'attirer les papillons n'est-il pas d'allumer les bougies?

Un autre salon a repris ses fêtes, mais ce n'est point l'ambition au regard enflammé, ni la sombre politique qui en sont les hôtes; le concierge a reçu l'ordre de ne pas leur tirer le cordon et de les arrêter sur le seuil: les arts aimables, au doux sourire, au regard limpide, aux mélodieux concerts, y entrent au contraire toutes portes ouvertes et en se donnant la main. Ce paradis des salons est celui de Mme la comtesse Merlin. Il y aurait de quoi cependant s'y mesurer en champ clos sur toutes les questions qui agitent le monde politique. Le monde politique, en effet, envoie ses plus célèbres champions dans ces réunions magnifiques et charmantes. L'Espagne, l'Italie, Vienne, Londres, Saint-Pétersbourg y comptent des ambassadeurs tout bardés de titres et de croix, et les hauts barons de la finance et de l'aristocratie parisienne s'y rencontrent avec les gentilshommes de la littérature; on pourrait y établir un congrès, une académie, une commission du budget. Mais si, par hasard, quelque budgétaire ou quelque diplomate forcené est tenté de prendre son voisin à partie et de le plonger dans les tristesses de la réalité, une note mélodieuse se faisant tout à coup entendre, le rappelle à l'ordre: c'est Grisi, ou Persiani, ou Mme la comtesse Merlin elle-même qui font taire de leur plus doux chants cette voix discordante de la politique et réduisent le monstre au silence; on n'a plus qu'à se laisser aller à ce courant d'harmonie, et à jouir des plaisirs et de la splendide variété de ces nuits spirituelles et brillantes de la rue de Bondi, qui n'ont pas d'égal pour l'état des noms et la grâce de l'hospitalité. Les vendredis de Mme la comtesse Merlin sont de vrais bijoux dans un magnifique écrin.

Tandis que les riches et les heureux s'amusent, il est bon de songer aux pauvres: Paris y songe de temps en temps; de temps en temps n'est pas assez. Paris, cependant, n'est ni égoïste ni insensible, quoique souvent il en ait l'air. Le fond du cœur est bon, meilleur qu'il ne semble; mais voulez-vous que je vous le dise? Paris est comme ces hommes mondains entraînés de tous côtés dans le tourbillon des plaisirs: ils n'ont pas le temps de s'y reconnaître ni de penser à autrui, pour qu'ils fassent une bonne action, il faut, pour ainsi dire, qu'on les prenne au collet et qu'on les avertisse. Encore réussirez-vous difficilement à les convaincre, si sur cette action charitable, vous ne mettez, un plaisir, comme on met du miel sur du pain sec pour obliger les petits enfants à y mordre. Ainsi fait Paris: il vient volontiers au secours des pauvres et des exilés, pourvu qu'on donne à son humanité une prime d'amusement. Proposez-lui un avant-deux pour la Pologne, une valse pour les indigents, il tirera sa bourse de la meilleure grâce du monde; autrement, vous le trouverez froid et cadenassé. On dirait, à le voir ainsi, qu'il n'y a pas de vrais malheurs là où on ne danse pas. Les maires et les bureaux de charité, qui connaissent bien le fort et le faible de cette sensibilité parisienne, sont décidés, dit-on, à s'adresser, pendant l'hiver, à l'archet de Tolbecque et de Musard, pour arriver à émouvoir la bonne ville de Paris. On annonce douze bals au profit des pauvres des douze arrondissements. Paris ne peut manquer de s'attendrir... et de valser de tout son cœur.

Puisque nous voici au chapitre de la danse, annonçons une nouvelle, mais annonçons-là avec ménagement, de peur de causer des émotions trop vives à l'orchestre et aux avant-scènes de l'Opéra; on dit, et avec plaisir, je me plais à le redire, on dit que nous allons enfin posséder la divine Cerillo, au pied léger. M. Léon Pitlet aurait contracté avec elle un engagement pour quinze représentations. M. Léon Pitlet était parti pour l'Italie, en quête d'un ténor: il reviendra avec une danseuse; la vie est pleine de ces surprises. Vous faites la chasse au renard, et vous tuez une biche; vous aimez une blonde, c'est une brune qui vous tombe entre les mains: vous courez après la gloire, et vous attrapez... rien.

Les chances pour les ambitions académiques augmentent d'une manière effrayante: deux académiciens viennent de mourir, Casimir Delavigne et Campenon; deux ou trois autres sont mourants; avant un mois il y aura cinq ou six fauteuils vacants, l'embarras sera de les remplir; les candidats littéraires de quelque valeur finiront par manquer, et vous verrez que l'Académie Française sera obligée de se recruter dans le respectable corps des épiciers ou des marchands de porcelaine.--Un des académiciens alités; recevait dernièrement la visite d'un écrivain fameux, M. de Balzac, qui venait réclamer son vote pour la succession de Delavigne: «Mon cher ami, lui dit l'immortel en se soulevant avec peine sur son chevet, je ferai mieux que de vous donner ma voix, je vous donnerai ma place!