Mademoiselle Rachel, fidèle à la tragédie classique, a fait cette semaine un nouvel emprunt à Racine: c'est la tendre et vertueuse Bérénice que mademoiselle Rachel a tirée, je ne dirai pas de l'oubli,--on n'oublie rien de ce qu'a fait Racine,--mais du long silence où cette touchante reine de Palestine était depuis longtemps abandonnée, Bérénice, qui avait arraché au siècle de Louis XIV autant de pleurs qu'Iphigénie en Aulide immolée, la sentimentale et chaste Bérénice n'a pas obtenu, en 1844, le même succès de larmes et d'attendrissement; on a plutôt sommeillé que pleuré,--que la grande ombre de Racine me pardonne!--Est-ce la faute de Racine? est-ce la faute de notre temps? est-ce la faute de Bérénice? Il faut en accuser un peu tout le monde: Racine d'abord, qui a écrit une délicieuse héroïde en vers charmants, et non une tragédie; puis l'époque actuelle, qui n'a plus le goût ni l'intelligence de ses délicatesses de style et de ses finesses du cœur; et enfin Bérénice, dont la passion est trop exquise et retenue pour un public habitué aux Marie Tudor, aux Marguerite de Bourgogne et aux Lucrèce Borgia. Auprès de telles gaillardes la belle reine semble pédante et prude. Que vous dirai-je? Bérénice est une sorte de thèse sentimentale qui a besoin d'être écoutée, par des jurés experts en galanterie; Versailles et Louis XIV étaient passés maîtres en cette matière, et s'attendrissaient naturellement à ce spectacle amoureux; aujourd'hui qu'on ne navigue plus sur le fleuve du Tendre, et que l'entrepôt de cigares a fait place aux cours d'amour, que peut faire Bérénice, même avec le talent de mademoiselle Rachel pour garant.

Cette représentation classique ne donnera donc pas au Théâtre-Français de très-gros bénéfices; elle prouve seulement le zèle de MM. les comédiens ordinaires du roi et honore leur persévérante fidélité à la mémoire des vieux maîtres; mais la fidélité, on le sait, n'est pas toujours la spéculation la plus lucrative; le Théâtre-Français comprend très-bien le péril de ce dévouement pour le passé, dont le présent ne s'accommode pas toujours n'y trouvant pas une suffisante pâture; aussi s'est-il muni de provisions toutes fraîches pour soutenir la campagne d'hiver et ne pas mourir d'inanition, nous allons assister successivement à la naissance de quatre ou cinq ouvrages en cinq actes; le Ménage parisien, de M. Bayard ouvrira la marche dans quelques jours.

Les autres théâtres imitent cette prévision et cette activité, de leur seigneur et maître: on fabrique des vaudevilles à force; les Variétés, le Gymnase, le Palais-Royal, font tourner les roues et les cylindres, et inonderont le mois de janvier et de février de marchandises; l'Académie Royale de Musique manipule un ballet en trois actes, le Caprice, et un opéra, la Fortune vient en dormant; à l'Opéra-Comique ou tient le Cagliostro de M. Adam tout prêt, en attendant la Syrène, de MM. Auber et Scribe. On voit que la denrée dramatique ne manquera pas en 1844, et que le public n'est pas menacé de famine; maintenant quelle sera la valeur de toutes ces productions? quel goût auront-elles? seront-elles agréables ou maussades, spirituelles ou sottes, exquises ou insipides? C'est le secret de l'avenir; mais, de peur d'être pris au dépourvu, le parterre fera sagement de prendre ses précautions d'avance, et, tout en préparant ses mains aux bravos de mettre son sifflet dans sa poche.

On vient d'arrêter en flagrant délit une fausse dame de charité: c'était une fine mouche qui descendait de voiture d'un pied leste, montait l'escalier des riches hôtels enveloppée dans le velours et la soie, et de l'air le plus honnête et le plus sentimental sollicitait la pitié des âmes chrétiennes pour ses pauvres: vous devinez ce que devenait l'aumône? Les pauvres n'en touchaient rien, bien entendu, et la dame l'encaissait à son profit; examen fait de la délinquante, la justice a reconnu une ex-figurante d'un théâtre de la banlieue qui avait eu déjà plusieurs duels avec la justice.--«Que voulez-vous? a-t-elle répondu au commissaire de police, charité bien ordonnée commence par soi...»

Le vénérable commissaire, peu convaincu de la vérité de cette maxime, en a référé au procureur du roi; et le système philosophique sur la charité aboutira probablement aux Madelonnettes à Saint-Lazare.

Histoire de la Semaine.

Arlequin, dictant une lettre à son secrétaire, commençait sa dictée par: Virgule. La Chambre des Députés fait comme Arlequin: ses travaux commencent par un long repos. Elle en est encore à cette première phase; mais le jour de la discussion de son adresse approche, et le calme fera place aux orages.

Parmi les nouvelles extérieures, du reste assez peu abondantes, quelques-unes intéressent directement la France. Notre consul à Canton, M. le comte de Ratti-Menton, auquel un ordre de retour a été expédié dernièrement, par suite de son démêlé avec M. Dubois de Jancigny, a été reçu, le 6 septembre dernier, par le haut commissaire impérial de l'empereur de la Chine, décoré de sa ceinture jaune, signe distinctif de la parenté de ce fonctionnaire avec la famille impériale. La réception a été à la fois solennelle et affectueuse, et le haut commissaire impérial, ainsi que le vice-roi, ont adressé au consul de France et au commandant de l'Alemene de nombreuses questions sur le roi des Français, sur la famille royale, et sur les relations actuelles de la France avec les autres puissances de l'Europe. Ils ont répondu à la demande pour la France des avantages accordés à l'Angleterre, que puisque le gouvernement chinois en avait agi avec la Grande-Bretagne, malgré les anciens et récents démêlés, d'une manière aussi généreuse, le gouvernement impérial ne croyait pas devoir se montrer moins amical à l'égard de la France, «cet État illustre et puissant de l'Océan occidental, dit la réponse écrite, qui a entretenu paisiblement et amicalement des rapports avec la Chine pendant plus de trois siècles, sans la plus légère contestation et sans effusion de sang.» La lettre officielle du gouvernement chinois à notre ministre des relations extérieures porte pour suscription: «A Son excellence M. Guizot, grand ministre de France, chargé du département des affaires étrangères.» Elle se termine par la recommandation suivante: «Telle est la réponse que nous avons l'honneur d'adresser à l'illustre. ministre de France, le priant, pour éviter toute confusion, d'employer les mêmes termes dont nous nous sommes servis pour exprimer ses titres et ses pouvoirs.» Il résulte de là que M. Guizot sera obligé de signer grand ministre, sans quoi sa réponse ne sera pas reçue.--Ce n'est pas toutefois sur cette singularité chinoise, et sur l'épreuve à laquelle elle met la modestie de nos hommes d'État, que s'exerce la raillerie assez peu gaie, quoi qu'elle fasse, de la presse anglaise. Elle se rit de la peine que prennent M. de Ratti-Menton et de Lagrénée de se déranger pour demander ce que l'Angleterre avait obtenu pour eux. Elle trouve tout aussi ridicule le déplacement de M. Cusing, envoyé dans le céleste empire par le gouvernement américain; enfin, suivant le Times, tous ces diplomates retourneront dans leur pays pour se faire moquer d'eux de ne s'en être pas apparemment remis exclusivement de leurs intérêts au désintéressement britannique. Le roi de Danemark va à son tour s'attirer les mêmes moqueries; car il vient d'envoyer également à Canton le conseiller d'État Maglebye Hansen, gouverneur des possessions danoises aux Indes-Occidentales, pour donner une extension nouvelle aux relations commerciales qui existent entre le Danemark et la Chine. Nous sommes portés à croire que si l'empereur recevait moins bien nos ambassadeurs et ceux des autres puissances maritimes, si même il les faisait maltraiter, l'Angleterre en rirait moins haut peut-être, mais à coup sûr d'un rire plus franc.--On annonce, sans que les faits soient encore bien connus ni même bien constants, que l'Angleterre s'est emparée de la position de Diego-Suarez, la plus saine et la meilleure de l'île de Madagascar, sur laquelle la France a des droits dont le ministère de la marine et les Chambres ont plus d'une fois soutenu l'incontestabilité. En revanche, nous aurions pris possession de Mayotte, une des quatre îles qui composent le groupe des Comores, et cela par une concession volontaire de la part des indigènes, qui veulent échapper ainsi aux perpétuelles attaques des Malgaches. Le journal ministériel qui a annoncé cette nouvelle a ajouté que la rade et l'îlot de Ndraouzi assurent à Mayotte, déjà toute garnie de récifs par la nature, une des plus belles positions militaires et maritimes que la France puisse ambitionner sur la route de l'Inde et de la Chine. Fort bien, sans doute; mais pourquoi pas plutôt l'île de Madagascar?--Dans le courant de juillet dernier, l'Uranie, allant aux îles Marquises, a rencontré, dans la rade de Valparaiso, la Boussole, qui en revenait. Toute collision entre les Français et les naturels était apaisée; mais, à O'Taiti, les difficultés qui s'étaient élevées entre les Fiançais et le commodore anglais duraient encore.

C'est après demain, 15 janvier, que s'ouvriront à Dublin les débats du procès fait à O'Connell et aux autres chefs de l'association du rappel. La liste du jury arrêtée dans les premiers jours de ce mois présente fort peu de choses de salut aux accusés. On y compte, dit-on, douze radicaux et rappeleurs et trente-six whigs et tories, O'Connell paraissait avoir prévu ce résultat des manœuvres quand il disait, ces jours derniers, à Cork: «Supposez le jury de Dublin composé d'hommes loyaux et impartiaux, et l'affaire ne durera pas plus de quarante-huit heures; si, au contraire, il se compose de bigots et d'hommes de parti, et cela est très-probable, parce que la partie se joue avec des dés pipés, le résultat est clair, je descendrai au cachot; mais ce ne seront ni les barreaux, ni les verrous de ma prison, qui diminueront ma sollicitude pour la patrie et mon amour pour l'Irlande. Au contraire, ces sentiments affectueux ne feront que croître, car il est dans la nature de l'homme d'aimer précisément les objets pour lesquels il endure la persécution.»--Le 5 de ce mois, la voiture de la reine d'Angleterre a versé près du village de Norton. Cet accident n'a pas eu de suites fâcheuses.