Le décret de 1811 n'avait donc ni résolu la difficulté administrative, ni servi à fixer clairement la pénalité; mais du moins il devait avoir pour effet d'en rendre l'application rare et d'ôter tout prétexte atténuant à l'exposition d'un nouveau-né. Il avait ordonné qu'un hospice d'enfants trouvés pourrait être établi dans chaque arrondissement, et qu'un four devrait être, pratiqué dans chacun de ces hospices. Le dépôt d'un enfant dans un tour garantissant à la mère un secret complet et étant un acte déclaré innocent, celle qui, au lieu du le porter à cette crèche hospitalière, où il passe immédiatement du sein de celle qui l'abandonne aux soins d'une infirmière toujours dans l'attente, compromettait la vie du petit malheureux en l'exposant dans un lieu plus ou moins fréquenté, celle-là n'était digne d'aucune pitié, et les tribunaux savaient qu'ils devaient sévir. Voilà, sous le point de vue pénal, le service qu'avait rendu le décret.

Mais bientôt l'institution du tour s'est trouvée attaquée de plus d'un côté. Nos lecteurs savaient sans doute se rendre compte du tour avant que le dessin qui accompagne cet article l'eût mis sous leurs yeux; nous l'avons cependant regardé comme nécessaire, et nous croyons devoir ajouter que le tour est un cylindre en bois convexe d'un côté et concave de l'autre, tournant sur lui-même. Le côté convexe fait face à une rue, l'autre s'ouvre dans l'intérieur d'une salle de l'hospice: une sonnette est placée auprès à l'extérieur. Une femme veut-elle exposer un nouveau-né, elle avertit la personne de garde par un coup de sonnette. Aussitôt le cylindre, décrivant un demi-cercle, présente au dehors, sur la rue, son côté vide, reçoit le nouveau-né, et l'apporte dans l'intérieur de l'hospice en achevant son évolution. Ainsi la personne qui dépose l'enfant n'a été vue par aucun des servants de la maison, et elle aura pris ses mesures pour n'être pas aperçue des passants. Son secret sera donc bien gardé, en même temps que le petit abandonné ne sera point exposé aux intempéries de l'air.

Mais la population croissant et le nombre des enfants trouvés croissant avec elle, le chiffre total de leur dépense surtout devenant plus considérable parce que les bons soins et la suppression de l'exposition loin de l'hospice avaient résolu les proportions de mortalité moins grandes, quoique bien élevées encore, les conseils généraux on pensé que le tour, son mystère, les facilités qu'il présentait, étaient comme une provocation à l'abandon des enfants et qu'en les supprimant, sans trop se préoccuper des conséquences, on arriverait à réduire le nombre des enfants admis aux établissements publics, et par conséquent la dépense de ceux-ci. Les défenseurs du tour ont dit, et vainement, que c'était une erreur de croire qu'il encourageait la corruption de la morale publique; qu'il y avait d'autant plus d'enfants trouvés, proportionnellement aux naissances illégitimes, que les mœurs étaient plus pures, en d'autres termes, que moins il y a de naissances illégitimes dans un département, plus le nombre des enfants trouvé est considérable. Ainsi ils ont fait observer que le département d'Ille-et-Vilaine, celui de France où les naissances naturelles sont le moins nombreuses, est en même temps celui où les enfants trouvés sont le plus nombreux par rapport au nombre des enfants illégitimes; que, d'un autre côté, le département de Saône-et-Loire, qui est le troisième dans l'ordre des naissances naturelles, c'est-à-dire le plus corrompu de tous les départements après ceux de la Seine et du Rhône, est celui qui compte le moins d'enfants trouvés relativement au nombre des enfants illégitimes; que cette règle ne souffre de remarquables exceptions qu'à Paris, à Lyon et dans les grandes villes, et qu'ainsi on est forcé de reconnaître que le sentiment de la honte fait abandonner beaucoup plus d'enfants que la démoralisation.

Ces raisons, et beaucoup d'autres, ne l'ont pas emporté, partout, et dans plusieurs départements, comme dans le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, les tours ont été supprimés, sans que pour cela le nombre des naissances illégitimes ait été moins élevé, bien entendu. Le Bas-Rhin compte soixante-dix-neuf de ces naissances sur mille enfants, tandis que le département d'Ille-et-Vilaine, qui a sept tours ouverts, ne donne que vingt et une naissances illégitimes sur le même total. De plus, les chiffres font foi que dans plusieurs grandes villes, avant comme après l'établissement du tour, le chiffre des entrées a été à peu près le même. On n'a donc rien gagné sous le rapport moral. On n'est pas arrivé à un résultat plus significatif sous celui de l'économie, et, de plus, on a substitué un arbitraire local, souvent expliqué à contre-sens, à une règle une, à une mesure uniforme. Ici les tours sont fermés, mais dans le département voisin ils sont ouverts, et l'on y envoie des enfants de loin, ce qui expose leur vie, et ce qui met à la charge du département qui a maintenu les tours une partie des enfants abandonnés de celui qui les a fermés. C'est un état de choses intolérable, contre lequel les conseils généraux réclament avant tout, et que ceux qui sont le plus entiers dans leur opinion regardent comme plus fâcheux même que l'abandon d'un système qui n'est pas le leur, mais qui aurait du moins le mérite d'être général.

A Paris, où le nombre des enfants abandonnés n'avait pas suivi une marche ascendante, malgré l'augmentation du nombre des habitants, et où l'accroissement dans la population des enfants trouvés ne venait que du bienfait de la vaccine, des soins hygiéniques, de la surveillance exercée sur les nourrices, et de l'inspection fréquente des enfants, toutes mesures qui ont diminué les cas de mort; à Paris, dans les derniers mois de 1837 il a été pris un parti pour arriver, non pas a arrêter une augmentation qui ne se manifestait pas, mais à faire décroître le nombres des abandons, et par conséquent le chiffre des dépenses. On n'y avait pas songé tant que la mort s'était chargée d'éclaircir les rangs; mais quand elle n'a plus rendu ce triste service, on a été effrayé de l'importance du budget. Là, ou n'a adopté ni la clôture du tour, comme dans certains départements, ni son ouverture mystérieuse, comme dans ceux qui sont demeurés fidèles à l'esprit de cet article du décret de 1811; on a fait du tour une espèce de piège où viennent se faire prendre les pauvres mères auxquelles la honte surtout fait le plus souvent adopter le parti extrême de déposer leur enfant. C'est pour que leur faute ne soit pas connue, c'est pour que le déshonneur et le déchirement ne soient pas portés dans leurs familles, qu'elles se rendent en secret au tour de l'hospice de la rue de la Bourbe. Elles sonnent, mais au lieu de voir le tour s'offrir à leurs enfants, elles sont entourées par des surveillants mis aux aguets, et apprennent qu'on n'en reçoit aucun sans déclaration.

Dans un rapport que nous avons sous les yeux, adressé, à la suite de l'adoption de ces mesures nouvelles, par M. le préfet de police à M. le ministre de l'intérieur, cet administrateur est amené à reconnaître que deux de leurs conséquences ont été, que plusieurs infanticides oui été commis (2), et que les expositions d'enfants nouveau-nés ont été plus nombreuses. Il est grave d'avoir ce double aveu à faire; et, quant aux intérêts de la morale, nous ne croyons pas qu'ils aient été, bien servis par la mesure qu'on a substituée à la libre réception des enfants. On propose à la mère qui fait mine de vouloir déposer son fils de lui accorder une somme mensuelle si elle consent à le garder. Ou comprend combien de fois la comédie du semblant de dépôt doit être jouée, uniquement pour arriver à ce dénoûment intéressé. La dépense peut être moins élevée, mais elle est beaucoup plus mal entendue. Aussi, plusieurs conseils généraux, qui n'étaient pas moins que la ville de Paris préoccupés des sacrifices auxquels ils condamnent les enfants trouvés, n'ont-ils pas hésité à dire néanmoins comme celui de l'Arrège en 1840: «Si, d'un côté, une semblable mesure peut amener une économie dans la dépense, on doit craindre, d'un autre de compromettre la morale publique, en laissant croire à la portion peu éclairée de la population qu'on accorde une indemnité pécuniaire pour un acte toujours affligeant pour la société;» et comme le conseil général de l'Aveyron, dans la session de 1842: «Vue pareille mesure est un outrage à la morale, une espèce de prime pour le libertinage.»

Note 2: La session des conseils généraux de 1843 n'a pas été favorable à la mesure de la suppression du tour. Le conseil général de la Dordogne, entre a été forcé de reconnaître que, depuis qu'elle avait été adoptée, les infanticides se sont multipliés dans le département dans une effrayante proportion. La Loire et la Meuse ont toujours été de cet avis, et prévu cette fatale conséquence. Elles se sont refusées, cette année encore, à fermer aucun de leurs tours, même à titre d''essai.

Voilà donc en quelque sorte trois systèmes concurremment en pratique: la suppression déclarée du tour, son ouverture sérieuse et réelle, son ouverture simulée ou sa suppression déguisée. Si nous prenions tous les points de cette importante question, nous verrions sur chacun d'eux la même divergence d'opinions, la même contradiction dans l'application. Ce qu'il faut donc demander à grands cris, c'est une législation sérieuse qui soit respectable et qu'on fasse respecter; c'est un système un, lequel ne sera praticable peut-être que quand la tutelle des enfants aura été enlevée aux commissions administratives pour être déférée au gouvernement, représenté par ses préfets. Mais comme cet état de choses si désirable se fera peut-être encore attendre, qu'il nous soit permis, avant de terminer, d'ajouter un dernier mot sur une mesure qui peut avoir de bons effets, conjurer des abandons et amener des économies, si l'on y recourt loyalement, mais qui n'est qu'un moyen odieux quand ou la comprend et quand on l'emploie comme on l'a fait dans plusieurs départements.

Le déplacement est la translation des enfants trouvés dans une commune éloignée du département ou même dans un département limitrophe. Si cette translation était opérée dans le premier âge, si on avait le soin ne bien rendre public, qu'on recourra toujours à ce moyen, ou empêcherait par là certaines mères de concevoir l'espérance, en faisant porter leur enfant nouveau-né au tour par un messager avec lequel elles sont d'intelligence, de voir celui-ci le leur rapporter à titre de nourrisson, leur procurant salaire; on enlèverait également aux parents qui peuvent être tentés de déposer leurs enfants, se flattant qu'ils pourraient, sans les avoir à leur charge, ne les pas perdre de vue, tout espoir de les voir demeurer près d'eux: enfin, on mettrait d'accord et l'intérêt des hospices et celui de la conservation des vies et des devoirs de famille. Mais ce n'est point ainsi qu'on procède, et ce sont de plus larges résultats d'économie que l'on veut atteindre par un calcul et un moyen devant l'odieux desquels quelques commissions administratives n'ont pas reculé. Quand les enfants sont parvenus au second ou au troisième âge, quand des liens affectifs se sont formés entre eux et les femmes auxquelles on les a donnés à nourrir, ou les familles d'agriculteurs ou d'ouvrier qui ont été chargées de les élever, tout d'un coup on vient annoncer que ces enfants vont être transférés dans un autre département, et l'on signifie à ces nouveaux parents adoptifs, toujours peu aisés et souvent pauvres, qu'il faut qu'ils consentent à les garder sans salaire, à se surcharger pour alléger d'autant l'administration, ou à se voir enlever leurs fils, leurs filles d'adoption. On spécule sur leurs bons sentiments sans prendre même la peine de déguiser le sentiment mauvais qui inspire ce calcul. Nous ne savons rien de plus immoral, de plus odieux, rien qui mérite davantage d'être flétri par l'indignation publique, Les auteurs d'un très-consciencieux ouvrage, couronné par l'Institut, que nous avons eu à consulter plus d'une fois pour ce court travail (3) repoussent le déplacement des enfants, mais demandant la suppression des tours. Notre conclusion sera aux trois quart opposée à la leur. Nous croyons le déplacement constamment annoncé et réellement opéré dans le premier âge, une mesure qui n'a rien que de moral et qui a son utilité. Nous croyons la suppression des tours un expédient dont les avantages financiers ne sauraient déguiser le danger. Nous croyons enfin que jamais question n'a réclamé plus impérieusement l'attention du gouvernement qui a à faire cesser les incertitudes le la loi, l'anarchie des mesures administratives, les contradictions des tribunaux et à se constituer le tuteur des enfants trouvés avant leur majorité, comme leur patron après.

Note 3: Histoire des Enfants Trouvés, par MM. Terme et Montfaucon, Paris, Paulin, 1840; in-8.