«J'étais venu m'asseoir aux foyers du peuple britannique; je demandais une loyale hospitalité, et, contre tout ce qu'il y a de droits sur la terre, on me répondit par des fers. J'eusse reçu un autre accueil d'Alexandre; l'empereur François m'eût traité avec égard; le roi de Prusse même eût été plus généreux. Mais il appartenait à l'Angleterre de surprendre, d'entraîner les rois et de donner au monde le spectacle inouï de quatre grandes puissances s'acharnant sur un seul homme. C'est votre ministère qui a choisi cet affreux rocher, où se consomme en moins de trois années la vie des Européens, pour y achever la mienne par un assassinat. Et comment m'avez-vous traité depuis que je suis exilé sur cet écueil? Il n'y a pas une indignité, pas une horreur dont vous ne vous soyez fait une joie de m'abreuver. Les plus simples communications de famille, celles mêmes qu'on n'a jamais interdites à personne, vous me les avez refusées. Nous n'avez laissé arriver jusqu'à moi aucune nouvelle, aucun papier d'Europe; ma femme, mon fils même, n'ont plus vécu pour moi; vous m'avez tenu six ans dans la torture du secret. Dans cette île inhospitalière, vous m'avez donné pour demeure l'endroit le moins fait pour être habité, celui où le climat meurtrier du tropique se fait le plus sentir. Il m'a fallu me renfermer entre quatre cloisons, dans un air malsain, moi qui parcourais à cheval toute l'Europe! Vous m'avez assassiné longuement, en détail, avec préméditation, et, l'infâme Hudson a été l'exécuteur des hautes-œuvres de vos ministres. Vous finirez comme la superbe république de Venise, et moi, mourant sur cet affreux rocher, privé des miens et manquant de tout, je lègue l'opprobre et l'horreur de ma mort à la famille régnante d'Angleterre.»
«J'en écrirai à mon gouvernement, j'exécute les ordres de mon gouvernement.» Telles étaient les seules réponses de sir Hudson Lowe aux trop justes reproches qu'on lui adressait de toutes parts. Amère dérision! ses Mémoires prouveraient-ils que les ordres qu'il reçut étaient réellement impitoyables, il n'en serait pas moins coupable. Toute réhabilitation d'un pareil homme; est à jamais impossible. Qui donc l'obligeait à les exécuter, ces ordres? qui? sa cupidité et sa méchanceté! Il pouvait être sévère, mais grand; il fut atroce et lâche! S'il eut eu seulement un peu de cœur, il eût répondu à son gouvernement ce que le vicomte d'Orthuz répondit jadis à Charles IX.--Mais quelle erreur est la mienne! ce misérable n'a pas un seul défenseur, même en Angleterre... et je persiste à l'accuser.
Quand Napoléon exhala son dernier soupir, sir Hudson Lowe se hâta de quitter Sainte-Hélène; le bourreau avait peur sans doute de rencontrer l'ombre menaçante de sa victime. Il rapportait en Europe une fortune de millions de fr.
--Le ministère anglais,--nous rougissons de le dire,--le reçut connue un héros. Mais son triomphe fut de courte durée.--L'heure de la vengeance et de l'expiation devait suivre de près celle de la perpétration du crime.
Au mois d'octobre 1822, arrivait à Londres un jeune homme de cœur, M. Emmanuel de Las Cases.--En 1816, sir Hudson Lowe l'avait exilé de Sainte-Hélène avec son père, dont il redoutait par instinct les terribles révélations futures. M. E. de Las Cases était malade au moment où il fut enlevé et déporté au Cap. Le docteur O'Meara essaya vainement d'obtenir un sursis: «Eh! monsieur, lui répondit le gouverneur avec impatience, que fait, après tout, la mort d'un enfant à la politique!»--M. Emmanuel de Las Cases avait donc des injures personnelles à venger; mais ce n'était pourtant ni pour lui ni pour son père qu'il s'empressait d'accourir à Londres en quittant Sainte-Hélène: il avait juré de tuer le bourreau de son Empereur, ou de périr, et il venait tenir ce noble serment.
Hudson Lowe vivait alors retiré à la campagne, et il ne faisait à Londres que de courtes apparitions. Où le rencontrer? Comment le forcer à se battre sans s'exposer aux conséquences judiciaires d'un duel? M. de Las Cases consulta un avocat distingué, et, d'après ses conseils, il résolut de provoquer sir Hudson Lowe en duel sans qu'aucun témoin put affirmer qu'il fut l'agresseur.
Il chercha longtemps une occasion favorable. Enfin elle se présenta. Un jour on l'avertit que sir Hudson Lowe vient d'arriver à sa maison de Paddington-Green et qu'il y passera la nuit. Il court n'installer dans un hôtel garni situé en face, et il attend avec la plus vive anxiété que son ennemi mortel sorte de son domicile.--Plusieurs heures s'écoulent. Enfin, heureuse nouvelle! il apprend que sir Hudson Lowe a envoyé chercher un fiacre; descendant à la hâte, il se promène, une cravache à la main, sur le trottoir de sa maison.
Il affecte un air d'indifférence, mais il est vivement ému, et il ne perd pas un seul instant de vue la porte par laquelle sir Hudson Lowe va sortir. Soit hasard, soit pressentiment secret, quelques personnes s'arrêtent, regardent et semblent attendre un événement imprévu. D'autres curieux accourent; des groupes se forment; tout à coup la porte s'ouvre, et sir Hudson Lowe paraît sur le seuil; mais à peine a-t-il descendu la première marche, il rentre précipitamment: un moment M. de Las Cases a craint d'avoir été aperçu, et de perdre une occasion si longtemps désirée... Ce n'est qu'une fausse alarme; sir Hudson Lowe rouvre de nouveau la porte, et, se dirigeant vers le fiacre, vient heurter violemment M. de Las Cases, qui s'est précipité contre lui.
«Vous m'avez insulté, monsieur, s'écrie le, bouillant jeune homme, et vous m'en rendrez raison!» En disant ces mots, il le frappe sur l'épaule d'un coup de cravache.
A cette rencontre, à ces mots, à ce coup, Hudson Lowe a relevé la tête et reconnu son adversaire. Il pâlit, se trouble, et semble d'abord hésiter; puis, sans mot dire, il s'élance à son tour, son parapluie en avant, sur M. de Las Cases, qui, parant habilement ce coup, lui fait avec sa cravache, au milieu de la figure, une blessure dont la cicatrice ne pourra plus jamais s'effacer.