Cependant les curieux, témoins de cette lutte, commencent à murmurer et à s'agiter. Sans réfléchir, ils prennent parti pour leur compatriote, contre un étranger. M. de Las Cases comprend qu'il est perdu peut-être s'il ne parvient pas à se les rendre favorables; sa vie dépend de sa présence d'esprit. «Cet homme a insulté mon père, s'écrie-t-il, et je viens lui en demander satisfaction.» Ces paroles et l'accent entraînant avec lequel elles ont été prononcées produisent une vive impression.--La foule s'arrête attendrie: toutefois elle hésitait encore, quand un gros gentleman saisit M. de Las Cases, et le pressant entre ses bras, s'écrie; «Vous avez bien fait, jeune homme!» Des cheers étourdissants accueillent cette action et ces paroles d'un homme de cœur... M. de Las Cases a gagné sa cause devant le peuple anglais.
Pendant cette scène, Hudson Lowe avait repris son équilibre assez gravement compromis, et il s'était caché dans le fiacre, où son adversaire triomphant n'eut que le temps de lui jeter sa carte et un cartel. Il allait demander à la justice la réparation de l'outrage public qu'il venait de recevoir.
Il lui fallait deux témoins; il n'en put trouver qu'un, le cocher de fiacre. A la place de celui qui lui manquait, il étala sons les yeux du juge de paix qui recevait sa plainte sa joue meurtrie.--Par un hasard heureux, ce juge de paix avait dîné la veille avec M. de Las Cases, et, après une longue conversation sur la législation française, il avait conçu pour lui une vive amitié. Il le fit avertir secrètement que ses fonctions l'obligeaient à signer un warrant ou un mandat d'arrêt contre lui. «Quel parti dois-je prendre? demanda M. de Las Cases à son conseil.--Enfermez-vous dans votre appartement, lui répondit celui-ci, et cassez la tête d'un coup de pistolet à quiconque oserait y pénétrer malgré votre défense. Seulement, si on parvient à mettre le warrant sous vos yeux, constituez-vous prisonnier. «Ce conseil fut suivi ponctuellement. Quand les policemen se présentèrent, on leur répondit que M. de Las Cases était absent. Ils s'installèrent devant la porte de la maison, y vidèrent plusieurs pots de bière, et ne se retirèrent qu'à la nuit. Trois fois M. de Las Cases changea de résidence, ayant soin d'envoyer d'avance sa nouvelle adresse à sir Hudson Lowe; trois fois la même scène se renouvela, et il attendit vainement une réponse.--Enfin, le quatrième jour, il reçut une lettre non signée, émanant évidemment d'un personnage haut placé, dont l'auteur est toujours resté inconnu. On lui donnait le conseil de partir à l'instant même; le lendemain il serait trop tard. Il en profita, et se rendit en poste à Brighton, sous un déguisement et avec un faux passeport où il avait pris la qualité de médecin.--Un paquebot allait partir pour la France.--Il courait à l'embarcadère lorsqu'un employé de la douane l'arrêta, et après l'avoir forcé à exhiber ses papiers, se permit de lui adresser quelques plaisanteries inquiétantes.--C'était un homme envers lequel M. de Las Cases s'était montré assez dur pendant son séjour à Sainte-Hélène et qui venait de recevoir à l'instant même l'ordre de l'arrêter.--Sa position devenait difficile.
Espérant encore qu'il n'était pas reconnu, il feignit de s'emporter.... Je ne vous retiens plus, monsieur le docteur, lui dit cet homme, dépêchez-vous de partir; mais, ajouta-t-il d'un ton de voix tout différent, songez que vous êtes encore en Angleterre, et souvenez-vous de moi.» En achevant ces mots, il lui tendit sa main, que M. de Las Cases serra affectueusement dans les siennes, et ils se séparèrent sans échanger un seul mot; ce langage muet était assez significatif. Le surlendemain, M. de Las Cases était de retour à Paris.
L'ignoble conduite de sir Hudson Lowe souleva contre lui en Angleterre l'indignation universelle. Wellington, qui l'avait toujours protégé, le destitua d'une fonction qu'il occupait dans le régiment des horse guards; les membres de l'Union le chassèrent de leur club; lady Holland, chez laquelle il se présenta, lui fit répondre publiquement qu'elle n'était pas visible; les journaux eux-mêmes cessèrent de le défendre. Seul le ministère continua de le soutenir: il lui donna la propriété du 93e régiment d'infanterie, propriété qui lui rapporta environ un revenu annuel de 20,000 livres sterling; mais quand il voulut aller passer le régiment en revue, les officiers déclarèrent unanimement qu'ils aimaient mieux se démettre tous de leur grade que de se soumettre à un pareil affront.
Trois années s'écoulèrent. En 1825 Hudson Lowe eut l'audace de venir à Paris, et s'il fut parfaitement reçu par le roi régnant, la cour sut lui faire comprendre de mille manières qu'elle lui refusait son estime. Il s'en plaignit vaguement à Charles X. Cependant un hasard heureux avait fait découvrir sa demeure à M. Emmanuel de Las Cases qui s'était empressé de lui porter sa carte et de se mettre à sa disposition, persuadé, lui disait-il, qu'il arrivait en France tout exprès pour vider une affaire d'honneur. Sir Hudson Lowe ne répondit rien à cette nouvelle provocation, ou plutôt.....
Mais, avant de l'accuser, racontons aussi brièvement que possible un événement mystérieux qui nous servira peut-être à expliquer son honteux silence.
A cette époque, M. E. de Las Cases habitait Paris; il allait très-souvent à Passy, voir son père, et à Versailles, passer plusieurs jours chez des amis. Un soir du mois de novembre, à neuf heures environ, il sortait de la maison de son père et se dirigeait vers Paris, quand, au détour d'une rue isolée, un homme s'élança sur lui, et, le saisissant violemment par la taille, le frappa à quatre ou cinq reprises, avec un poignard, dans la poitrine. Sans un portefeuille et des papiers qui remplissaient la poche de son habit, M. F. de Las Cases périssait victime de cet odieux guet-apens. Heureusement il n'était pas même blessé. Se débarrasser de son assassin, s'élancer sur lui, le précipiter à terre et l'accabler de coups, fut pour lui l'affaire d'un moment. Depuis l'arrivée de sir Hudson Lowe, il portait toujours une canne à épée. Il ne l'avait pas lâchée dans la lutte, et, se relevant vivement, il essaya de tirer la lame du fourreau; mais la lame était rouillée, et il éprouva quelque résistance. Au moment où il eut enfin la satisfaction de se sentir armé, un second assassin, appelé par le premier dans une langue étrangère, fondit sur lui. S'élançant à sa rencontre, il le blessa à l'épaule et le mit en fuite. Mais, soit que l'autre homme l'eût retenu par son manteau, soit qu'il eût fait un faux pas dans l'obscurité, il tomba au milieu d'une ornière pleine de boue. Lorsqu'il se releva, ses deux assassins avaient disparu. Il courut chez son père, où il resta six semaines au lit: car, pendant la lutte, il avait reçu trois profondes blessures à la jambe.
Quels étaient les auteurs ou l'instigateur d'un si lâche assassinat? L'instruction judiciaire, confiée à un homme de cœur, se poursuivit avec la plus louable activité; mais la police ne put ou ne voulut fournir aucun renseignement à la magistrature, la presse et l'opinion publique accusèrent hautement sir Hudson Lowe. Au lieu de se justifier et de solliciter lui-même une enquête, il quitta précipitamment Paris et s'enfuit en Allemagne.
Singulière coïncidence, M. E. de Las Cases habitait Paris, et il allait souvent à Passy et à Versailles; sir Hudson Lowe avait trois logements, un à Paris, un à Passy, un à Versailles; le soir même de l'assassinat, il quitta celui de Passy pour n'y plus jamais revenir.