Sir Hudson Lowe s'était sauvé à Francfort: le représentant de l'Angleterre lui lit l'accueil le plus honorable et l'invita à dîner. Au milieu du repas. Paris devint le sujet de la conversation, «Que s'y passe-t-il de nouveau? demanda l'un des convives.--On assure que le jeune Emmanuel de Las Cases, dont le père a suivi Napoléon à Sainte-Hélène, a été assassiné à Passy il y a quelques jours, lui répondit son voisin.--Sir Hudson Lowe a quitté Paris depuis ce déplorable événement, dit alors une voix crave; il pourra sans doute nous apprendre la vérité.» A cette accusation, sir Hudson Lowe balbutia quelques mots, et toute l'assemblée garda un profond silence.
De Francfort, sir Hudson Lowe se rendit à Vienne. M. de Metternich l'invita à dîner. Quand il arriva, tous les convives étaient déjà réunis, et l'attendaient depuis un quart d'heure environ. A peine les gens de service eurent-ils prononcé son nom, qu'un officier prit son chapeau et se retira. Un second le suivit, puis un troisième, puis un quatrième... En moins de cinq minutes, ils étaient tous partis, laissant M. de Metternich seul avec son hôte. On raconte, mais nous ne pouvons garantir ce fait, que l'illustre ministre autrichien ne put retenir un éclat de rire, et qu'il pria froidement sir Hudson Lowe de lui pardonner un affront dont il déclinait la responsabilité. Ce qui est positif, c'est que sir Hudson Low ne rit pas plus à Vienne qu'il n'avait ri à Francfort.
Repoussé et insulté partout en Europe, il passa en Asie. Le ministère anglais l'avait nommé, non pas, comme l'ont dit à tort quelques biographes, gouverneur de l'île de Candie, mais commandant ou gouverneur de la province de Candy, dans l'île de Ceylan. Le 11 août 1827, il débarqua à Colombo, capitale de cette nouvelle conquête de l'Angleterre.. Il avait alors le grade de major-général; si les bâtiments en rade et les forts de la ville tirèrent un certain nombre de coups du canon, lorsqu'il mit pied à terre, les officiers qu'il allait commander l'accueillirent avec une froideur évidente. Quelques-uns d'entre eux ne le connaissaient pas encore, même de réputation; ils manifestèrent à leurs camarades l'étonnement que leur causait une semblable réception. «Il fut le geôlier de Napoléon à Sainte-Hélène, répondit une voix accusatrice sortie de la foule, et il deviendrait votre geôlier à tous, pour peu qu'on le payât.» Dès lors, en Asie connue en Europe, le major-général Hudson Lowe put lire sur tous les visages les sentiments d'horreur et de dégoût que sa vue seule inspirait même à ses subordonnés.
Il avait beau la fuir, sa honte le suivait partout. A son retour en Europe, il débarqua à l'Ile-de-France, récemment conquise par l'Angleterre. A peine surent-ils qu'il était débarqué, les habitants de Port-Louis, Français et Anglais, s'ameutèrent et exigèrent du gouverneur son renvoi immédiat. Il n'osa pas même gagner, sans être protégé par une escorte, le navire qui l'avait amené. Le gouverneur, sachant que sa vie ne courait aucun danger, et craignant que la présence des soldats armés n'amenât une collision fâcheuse, resta sourd à ses prières.--Cependant il lui fallait quitter cette île, où il avait espéré prendre quelques jours de repos. La population tout entière le poursuivit jusqu'au rivage de ses huées et de ses malédictions. Arrivé sur le bord de la mer, son aide de camp, un de ses parents, indiqué de sa lâcheté, tira son épée, la brisa sur ses genoux, et en lançant les débris dans les vagues, il s'écria qu'il ne voulait plus servir sous les ordres d'un pareil chef.
La Providence lui laissa la vie à Hudson Lowe comme pour lui donner le temps de se repentir; mais elle lui prit sa fortune. Ces quatre millions qu'il avait si honteusement gagnés à Sainte-Hélène, il les perdit à Londres dans des spéculations malheureuses d'hôtels garnis. Sa femme, la veuve d'un colonel tué à Waterloo, l'avait abandonné, et se livrait aux plus honteux dérèglements; il traîna donc, pendant les dernières années, une existence misérable: trompé dans ses affections d'époux, s'il en eut, accablé d'humiliations, méprisé de tous ceux de ses semblables qui ne le haïssaient pas, trop stupide et trop insensible pour connaître les douleurs poignantes du remords; ruiné, et n'ayant d'autres ressources que les revenus et la retraite de son grade de colonel du 50e régiment, d'infanterie, que lui valurent sans doute des droits d'ancienneté.--Quel exemple et quelle leçon! Enfin la mort eut pitié de lui; frappé d'une attaque d'apoplexie, il rendit le dernier soupir le mercredi 10 janvier 1844.
Il laisse plusieurs enfants.--Loin de nous la pensée de faire rejaillir sur eux la honte de leur père! Quel que soit le nom qu'il porte, tant qu'il ne l'a pas déshonoré lui-même, tout homme a droit à l'estime loyale des gens de bien, qui ont assez de courage pour protester, par leur conduite, contre le plus absurde elle plus inique des préjugés.
Tel fut cet homme, tels furent ses crimes et ses châtiments sur cette terre. Peut-être, dans cette notice rapide et nécessairement incomplète, avons-nous commis quelque erreur de détail involontaire: mais tous les faits que nous avons racontés sont puisés à des sources authentiques où nous ont été garantis par des témoins dignes de foi. Ce que nous voulions surtout, et nous espérons avoir réussi, c'était faire suffisamment connaître Hudson Lowe à la génération nouvelle, pour qu'elle léguât un jour à celle qui lui succédera les sentiments de haine ou de mépris dont nous avons tous hérité de nos pères.
Nul ne peut prédire ici-bas les décisions futures de la justice divine; quant à la justice, humaine, elle a déjà prononcé; en condamnant Hudson Lowe à l'exécration de l'espère humaine tout entière, elle a fait clouer au poteau de l'infamie son nom maudit, connue un type monstrueux d'astuce, de bassesse et de cruauté.
Courrier de Paris.
L'inauguration de la statue de Molière a été l'affaire importante de ces jours derniers; le soin de raconter les faits authentiques de cette solennité revient naturellement à l'historiographe ordinaire de la semaine; nous le lui disputons d'autant moins, qu'il connaît Molière mieux que personne, pour avoir publié une excellente édition de ses œuvres, et écrit sa vie avec une affection pleine de sagacité. L'ordre et la marche de cette fête du génie seront donc exposés par lui; il n'oubliera ni M. Samson, ni M. Étienne, ni M. Arago, ni M. de Rambuteau, inclinés au pied de la glorieuse statue, et y déposant, en prose plus ou moins élégante et spirituelle, l'hommage de l'universelle admiration. Pour nous, il ne nous reste qu'à exprimer un regret, qui nous a paru généralement éprouvé: c'est que l'autorité, par une prudence exagérée et sur des craintes sans fondement ait cru devoir tellement isoler cette fête littéraire, que, de populaire qu'elle devait être, elle n'a été réellement qu'une sorte de représentation particulière, jouée au bénéfice du préfet, de l'Académie, et de MM. les comédiens français; quant à la masse des citoyens de toutes sortes, qui s'apprêtait à venir pieusement assister à la cérémonie et saluer, à son tour, le bronze immortel, elle n'a pas été admise; une nombreuse armée de gardes municipaux, fermant toutes les issues, a maintenu un vide complet dans toute la longueur de la rue de Richelieu, depuis l'angle de la rue des Petits-Champs jusqu'à la place du Carrousel; ainsi, les entrées du peuple ont été généralement suspendues.