Si la statue du grand homme avait pu s'animer et prendre la parole, elle aurait dit sans doute: «Laissez-les venir à moi; je leur appartiens et ils m'appartiennent; ne suis-je pas le poète de tout le monde? que tout le monde puisse approcher!»

Molière, en effet, par un privilège presque sans exemple, a conquis l'universalité des affections et des suffrages. Si les classes lettrées et de fine éducation sont plus particulièrement propres à sentir les beautés hardies de ses inventions et de son style, sa franche gaieté, le naturel et l'étonnante vérité de ses peintures, et surtout son admirable bon sens, vont droit à la foule, la saisissent irrésistiblement, et pénètrent jusqu'à ses fibres les plus intimes. C'est surtout sur les hommes assemblés que Molière exerce sa toute-puissance, et que sa raison et sa saillie, gagnant de proche en proche, comme une étincelle électrique, produisent une immense explosion de plaisir et de rires.

Que craignait-on en laissant cette foule, éprise de Molière, arriver jusqu'à sa statue? Avait-on peur qu'Harpagon, M. Jourdain, M. Purgon, ou quelque docteur Mathanasius, se glissât jusqu'au piédestal pour prendre sa revanche contre le poète et l'insulter? M. Jourdain est trop bonhomme, et d'esprit trop obtus, pour exercer une telle rancune; Mathanasius continue à se débattre dans les ténèbres de sa philosophie, et Harpagon a bien autre chose à faire que de songer à Molière; ne faut-il pas qu'il visite sa cassette! Quant à M. Purgon, il n'a pas coutume de parler... à des statues. Peut-être est-ce de Tartufe qu'on était inquiet; il est vrai que Tartufe se démène depuis quelque temps, lui qu'on croyait bien mort à tout jamais. Mais, non! Tartufe n'entrait pour rien dans ces terreurs; on ménage trop le saint personnage pour lui faire cette injure, et ce n'est pas pour arrêter Tartufe que les rues étaient barricadées de gendarmes.--Quoi donc, enfin?--Je ne saurais vous dire; mais la vérité est qu'on a eu peur.--Peur de quoi, encore un coup?--Peur de tout et de rien, ce qui est le fait des gens qui ne sont pas braves.

Quoi qu'il en soit, on a dû regretter cet emploi soupçonneux de précautions inutiles, en voyant l'attitude calme et respectueuse des citoyens; qui cherchaient de tous côtés à entrevoir dans le lointain quelques traits de la cérémonie, à travers les fusils et les chevaux de la garde municipale. Un fait particulier m'a surtout convaincu du peu d'opportunité de ces mesures de prévoyance exagérée. A cêté de moi, sous mes yeux, un de nos plus illustres écrivains, qui occupe un haut rang dans la poésie dramatique, cherchait à se frayer passage vers le monument. «On ne passe pas!» lui cria une voix rude, et je vis mon fils d'Apollon, venu là sans doute le cœur gros d'émotion et de tendresse pour Molière, obligé de rebrousser chemin et de se retirer à pas précipités, comme un suspect pourchassé par un sergent de ville. Cependant ce n'était qu'un poète distingué, qui voulait honorer la mémoire d'un grand poète!

Mais enfin la statue est découverte et debout: voilà l'essentiel; c'est une noble revanche que notre siècle donna à Molière, une glorieuse réparation des préjugés qui avaient outragé sa mort. A la place de cette statue, une fontaine a longtemps épanché ses eaux; la source n'en est pas tarie et coule encore; nous la recommandons à nos auteurs dramatiques. La tradition rapporte des merveilles de certaines ondes qui rendaient la jeunesse ou donnaient le génie.--O docteur mon ami, médecin des méchants faiseurs de drames lugubres et de comédies sans vérité et sans bon sens, quelles ordonnances leur prescrirez-vous? «Boire tous les jours un venu d'eau de la Fontaine Molière

Le rude assaut livré par M. Félix Pyat à M. Jules Janin avait fait croire à une rencontre des deux adversaires, du moins la plume à la main; mais M. Jules Janin n'a pas jugé à propos de dégainer, contre la massue de son terrible provocateur, l'arme légère du feuilletoniste: il s'est adressé aux gens du roi, et le champ de bataille va se trouver transformé en chambre de police correctionnelle; le juge du camp portera toge et bonnet carré; M. Jules Janin aura pour second Me Chaux-d'Est-Ange, et Me Marie servira de témoin à M. Félix Pyat. La lutte promet, vu l'habileté des champions, un vif intérêt et passablement de scandale; malheureusement, s'il y a beaucoup d'appelés, il y aura peu d'élus. La loi sur la diffamation est positive: elle permet les plaisirs de l'audience, mais défend complètement la publicité des débats par la voie des journaux. Or, sans les journaux, point de salut pour les curieux: une simple mention de l'arrêt, voilà toute la récréation que la susceptibilité du code leur réserve. D'autre part, l'architecte du Palais-de-Justice n'a pas prévu le cas; la chambre de police correctionnelle est si petite, qu'à l'exception des juges, du procureur du roi, des parties, des avocats et des huissiers, personne ou presque personne ne peut y trouver place. Heureux donc les privilégiés qui se, glisseront dans cet étroit paradis du scandale! Si on pouvait louer des stalles d'avance, ou faire le trafic de billets comme à la porte des théâtres, le prix des places aurait un cours prodigieux; les princes russes et les lords anglais les couvriraient de roubles et de livres sterling. Quand ce ne serait que pour voir ce bon gros Jules, comme il s'appelle lui-même, cet homme de tant d'esprit et de style, mettant de côté son joli petit sifflet d'ivoire et d'or, pour se réfugier sous la robe noire du ministère public, comme un enfant qu'on a fouetté sous la robe de sa nourrice.

Cette fuite de M. Jules Janin vers la police correctionnelle n'a pas obtenu l'approbation générale; on ne refuse pas à M. Jules Janin le droit de se défendre, bien s'en faut; on ne lui reproche que le choix des armes. Quoi! vous avez entre les mains l'arme la plus sûre et la plus redoutable, la plume, cent fois plus terrible que le fer, plus fine et plus aiguisée que l'acier; la plume, sous une main habile et prompte, toujours prête à la riposte: la plume, qui frappe un ennemi à droite et à gauche, le harcelle, l'étonne, le surprend, l'ébloui, le désarçonne et le laisse à terre, tout meurtri, et perce d'outre en outre à la pointe du raisonnement, de l'indignation et du sarcasme, ce triple acier qui fait d'inguérissables blessures; vous avez la plume... et vous prenez la police correctionnelle! Vous faites comme un soldat qui, se voyant attaqué en pleine rue, jetterait là le sabre qu'il porte au côté, et prierait un passant de lui prêter ses poings pour avoir raison de l'agresseur.

Écrivains, quel que soit votre nom et qui que vous soyez, servez-vous toujours de votre arme naturelle; l'écusson du tout écrivain de talent et de cœur doit se composer, non pas d'une griffe d'huissier sur papier timbré, mais d'une belle plume et d'une bonne épée en sautoir.

A qui la justice donnera-t-elle gain de cause? A M. Félix Pyat ou à M. Jules Janin? C'est le secret de quelques jours; le 31 janvier nous l'apprendra. Les paris sont ouverts. Et pourquoi ne parierait-on pas? la justice est capricieuse, et quelquefois, sauf le profond respect que je professe pour elle, on la prendrait pour une espèce de jeu de hasard; témoin l'aventure toute récente de la Quotidienne et de la Gazette. Ces deux vénérables douairières ont comparu, l'autre jour, devant le jury, sous la prévention d'avoir parlé avec trop de dévouement et de tendresse du pèlerinage et du héros de Belgrave-Square; la Gazette, en vieille tacticienne, fit défaut le premier jour, et subit, par contumace, une condamnation à deux ans de prison et à six mille francs d'amende. Or, la condamnation par contumace ressemble à la décapitation par effigie: les gens qu'elle tue se portent tous fort bien; la Quotidienne, moins avisée, s'offrit bravement de sa personne, au feu de l'audience, et ne se déroba point devant M. le procureur du roi: qu'en est-il arrivé? le voici: L'Intrépide Quotidienne reste bien et dûment frappée d'un an de captivité, tandis que la Gazette, revenant en justice sur appel, est sortie saine et sauve du combat, sans y laisser seulement une plume de ses ailes. L'une est condamnée, l'autre acquittée sur la même accusation et sur un fait complètement identique. Les audiences se suivent et ne se ressemblent pas; aujourd'hui dans un casque et demain dans un froc; le jour et la nuit, le blanc et le noir; si j'y comprends un mot, je veux être pendu, «Monsieur, vous avez eu tort d'aller à Belgrave-Square; monsieur, vous avez eu parfaitement raison.» Le poids passant du plateau de gauche au plateau de droite.

La justice cependant ne chôme pas. Non-seulement le procureur du roi lui fournit depuis quelques jours des procès en diffamation et des procès de presse assez abondants; mais les attentats contre la propriété et contre les personnes ne font jamais relâche. On n'est pas encore remis de l'assassinat de la veuve Senépart, que l'assassinat de la veuve Léon vient nous redonner le frisson. C'était une bonne vieille rentière, qui habitait dans le quartier de la rue du Cherche-Midi, lieu isolé, et propice aux bandits. La veille, on l'avait vue encore pimpante et parée de sa guimpe sexagénaire. Le lendemain le portier, inquiet de ne pas l'entendre comme de coutume, donna l'éveil. Ou entre chez elle, et un ne trouve plus qu'un cadavre horriblement mutilé; deux griffons, les fidèles compagnons de sa vieillesse, étaient tristement couchés aux pieds de la victime et la contemplaient d'un œil morne. La justice s'est aussitôt mise à la piste des assassins. Si nos pauvres petits griffons allaient renouveler l'histoire du chien de Montargis! en lisant le récit de ces horribles tragédies qui se renouvellent trop souvent, on se demande si véritablement on habite le pays le plus doux, le plus élégant, le plus civilisé du monde; si ce n'est pas, au contraire, un mensonge, et si, par quelque coup de baguette infernale, on n'a pas été, sans le savoir, soudainement transporté en terre d'anthropophages.