Ces bandits affreux qui trempent ainsi leurs mains dans le sang humain, ces farouches et cruels déprédateurs sans pitié et sans âme, se comptent encore; mais les petits bandits, c'est-à-dire les escamoteurs de montres, les preneurs du cassettes, les larrons de toute espèce, ne se comptent plus. Tous les soirs la salle Saint-Martin regorge de nouveaux hôtes, héros de fausses clefs, de limes à froid et de monseigneurs. Une espèce qui se, propage et pullule particulièrement, c'est la race des escrocs qui pratiquent ce qu'on pourrait appeler le vol à la fourchette. La police vient d'en happer une demi-douzaine coup sur coup; ces vauriens ont l'air de très-honnêtes gens. A l'aide de cette mine hypocrite, d'un gant glacé et d'une botte vernie, ils fréquentent les cafés élégants et les restaurants en renom. Là, ils soupent ou dînent avec un appétit qui devrait seule donner une conscience libre. La carte payée, les voici qui tournent les talons. Le garçon les salue avec respect; puis, tout à coup, faisant son compte, il s'aperçoit que ces aimables hôtes, pour un dîner de quinze francs, ont escamoté pour soixante où quatre-vingt francs d'argenterie.--Un de ces industriels, saisi dernièrement en flagrant délit, confessait ses prouesses, et nommait l'un après l'autre tous les restaurateurs qu'il avait exploités: Véry, les Frères Provençaux, le Café Anglais, etc. Arrivé à Véfour, il se mit à sourire. Le greffier du commissaire du police lui en demanda la raison: «Ah! s'écria-t-il, ce nom de Véfour me rappelle un doux souvenir. C'est chez lui que j'ai fait mon dernier repas, et de ma vie je n'ai si bien dîné: j'ai mangé, à moi seul, deux plateaux d'argent, trois cuillers, quatre fourchettes, une salière, un couteau et une assiette de vermeil!»

M. Eugène Sue a oublié le voleur à la fourchette dans ses Mystères de Paris. Il pourra réparer cet oubli dans le drame qu'il a taillé sur son roman, et que le théâtre de la Porte-Saint-Martin prépare à grands frais. La représentation devait avoir lieu la semaine prochaine, mais la censure est intervenue. Il paraît que ses susceptibilités sont sérieusement éveillées; le Chourineur, le notaire Ferraud, la Chouette, Trotillard et le Maître d'École sont traqués par elle et surveillés de près. M. Eugène Sue, qui a écrit son livre en pleine liberté, est obligé d'accommoder son drame selon le bon plaisir de messieurs les censeurs. Il taille, il rogne, il atténue, il adoucit; cela gêne son imagination indépendante et sa verve habituée à ne subir aucun frein. On aura beau faire cependant, il restera toujours au drame assez des terreurs et des singularités du roman pour émouvoir tout Paris. Les premiers jours de février verront éclore cette œuvre si impatiemment attendue.

Histoire de la Semaine.

La discussion de l'adresse de la Chambre des Députés a, cette semaine, rempli les colonnes entières des journaux comme elle a absorbé l'attention publique. Les orateurs n'ont pas exactement suivi l'ordre que la commission avait voulu leur tracer, et la dernière phrase du projet a été précisément la première sur laquelle la lutte s'est engagée. On sait que cette phrase renferme la condamnation, en termes qu'on a eu l'intention de rendre flétrissants, puisque ce verbe s'y trouve, du pèlerinage de Belgrave-Square. M. Berryer, sentant que sa position et celle de ses amis serait fausse pendant toute la discussion, et leur rendrait difficile d'y prendre part avec liberté et autorité, si la question qui les concernait n'était préalablement vidée. M. Berryer est monté à la tribune. Le grand orateur, habitué, sinon aux sympathies, du moins au silence et à l'attention de la Chambre, a été surpris et troublé par les interruptions et les apostrophes de la majorité. Il est descendu de la tribune en protestant contre le refus de l'écouter, puis y est remonta, mais dans la première comme dans la seconde de ces tentatives, il a trop oublié qu'en présence des passions politiques il est toujours plus habile et plus sûr de prendre le parti d'attaquer que de consentir à se détendre.

Daniel O'Connell.

M. Thiers a, dans la séance suivante, rompu le silence qu'il gardait depuis un assez long temps. Dans sa situation, il ne pouvait parler uniquement pour bien dire; c'était donc, suivant l'expression déjà employée par lui dans une autre occasion, non pas un discours, mais un acte qu'il entendait faire. Son apparition à la tribune était un événement. L'orateur a été mesuré et habile. Sa double thèse était que, dans la question du droit de visite et dans celle de la loi de dotation, le ministère a compromis, par imprudence et par faiblesse, et la Chambre et la couronne.--M. le ministre de l'intérieur lui a répondu.

Deux collèges électoraux, convoqués pour donner des successeurs, à la Chambre des Députés, à MM. Passy et Teste appelés à la Chambre des Pairs, viennent de procéder à deux élections dont le résultat a beaucoup occupé la salle des conférences. L'un, le collège de Louviers, a élu M. Charles Laffitte, concessionnaire du chemin de Paris à Rouen, et l'on a prétendu que ce choix était l'accomplissement d'un marché dans lequel, d'une part des suffrages, de l'autre un embranchement de chemin de fer, avaient été échangés. On croit que la vérification des pouvoirs du nouvel élu pourra donner lieu à une discussion animée. Il n'en sera pas de même de l'autre. M. Labaume, avocat à Narbonne, qui vient d'être élu à Uzès, entrerait incognito et inaperçu à la Chambre, n'étaient le nom et la déconvenue, de son concurrent. M. Teste fils, député élu au dernier renouvellement par l'arrondissement d'Apt (Vaucluse), à une majorité assez faible, s'était, dès le premier moment où la promotion de son père fut résolue, proposé de délaisser Apt, dont il regardait le dévouement à sa personne comme trop incertain, pour Uzès, ou, il le croyait du moins, l'amour des Teste lui semblait porté jusqu'au culte.

M. le docteur Gray, M. T.-M. Ray, M. T. Tierney.