Nous revenons au malencontreux élu de Louviers. Nous avons dit le reproche qui lui était adressé: son élection, avait-on publié par avance, était le résultat, le produit d'un marché. M. Grandin, député d'Elbeuf, est venu exposer ses griefs. Le choix de l'agresseur n'était pas le plus heureux possible; car il était facile de répondre, comme on l'a fait, que c'était là une lutte de deux villes rivales. L'attaque n'était pas assez habile pour faire disparaître ce que le choix avait de mal entendu, et il est probable, que, si l'on eût voté immédiatement, les assertions de M. Grandin n'eussent pas été considérées comme suffisamment probantes, et que M. Charles Laffitte eût été admis. Malheureusement pour le nouvel élu il a demandé à répondre. Il l'a fait sans l'embarras qui accompagne d'ordinaire et protège en quelque sorte un début; et c'est avec une confiance parfaite et un aplomb que beaucoup de vétérans de la Chambre envieraient, qu'il est venu confirmer par ses incroyables déclarations tout ce qu'avait avancé M. Grandin. Il s'était proposé de combattre ses conclusions, il en rendait l'adoption inévitable; et quand ses déclarations agitaient la Chambre, il n'en était en rien décontenancé, mais laissait voir un étonnement qui semblait dire: Mais où suis-je donc ici? est-ce que j'aurais affaire à d'honnêtes gens? Ce maladroit plaidoyer et la demande faite par M. Dufaure d'une enquête ont déterminé presque unanimement la majorité à se joindre à la gauche et à casser immédiatement cette élection.
Pour ceux qui ne regardent pas comme probable un changement de cabinet, un mouvement prochain semble assez vraisemblable. M. de Bastard, président de chambre à la Cour de cassation, vient de mourir; M. Laplagne-Barris est d'avance désigné, pour le remplacer; mais en même temps un autre président de la Cour souveraine, M. Zangiacomi, serait amené par des considérations de famille à abandonner son siège à M. Martin (du Nord), que M. le procureur-général Hébert remplacerait à la chancellerie. Voilà ce qu'à la salle des conférences du palais Bourbon l'on regarde comme arrêté, ainsi que dans la chambre du conseil de la Cour de cassation, fort émue depuis quelques jours des débats de l'affaire de M. Defontaine, juge suppléant du ressort de Douai, cité devant elle pour être allé à Belgrave-Square, de la correspondance à cette occasion de M. Madier de Montjean avec quelques journaux, et de la publicité donnée, on ne sait trop comment, à la discussion secrète de toute cette affaire.
Nos nouvelles extérieures ont été peu nombreuses et peu certaines. Nous avons lu dans la Gazette navale et militaire, journal qui a cependant un caractère presque officiel en Angleterre, la note suivante, qui, si elle se continuait, pourrait servir d'explication aux moqueries dont les feuilles de Londres, comme nous le remarquions précédemment, accompagnaient la nouvelle de l'envoi de missions française, américaine et danoise dans le Céleste Empire: «Nous apprenons que le major Pottinger, défenseur héroïque d'Hérat, est porteur du traité additionnel de la Chine, par lequel sir Henri Pottinger a si sagement mis nos relations à unir avec la Chine à l'abri des intrigues, des cabales d'une bande d'ambassadeurs et envoyés des Etats européens et des Etats repoussés.»--On a dit aussi qu'un successeur avait été donné au contre-amiral Dupetit-Thouard dans la mission qu'il remplit avec fermeté dans l'océan Pacifique. Tous ces bruits, nous le répétons, ont besoin de confirmation.--La Gazette de Turin annonce que le consul sarde s'est retiré de Tunis, mais que le consulat est géré par le vice-consul, et que ses relations diplomatiques ne sont pas interrompues. Déjà la Porte s'est interposée, et la France ayant offert sa médiation, qui a été acceptée, les chances de collision se sont bien affaiblies.--Des lettres de Tanger parlent de nouvelles et graves difficultés survenues entre la France et le Maroc.
Le procès d'O'Connell et de ses coaccusés continue à absorber toute l'attention de l'Angleterre et tient l'Irlande dans une émotion que l'agitateur sait entretenir et contenir. Des journaux politiques de Londres ont cru indispensable, pour satisfaire la curiosité de leurs lecteurs, d'ouvrir leurs colonnes aux illustrations, et des dessins, analogues à ceux que nous avons publiés il y a huit jours, ont paru cette semaine, dans le Sun, journal quotidien. Les deux premiers jours du procès ont été remplis par le réquisitoire de l'avocat-général, qui, de l'aveu des journaux anglais, n'a pas produit d'effet défavorable aux accusés. Puis sont venues des dépositions qui jusqu'ici établissent assez mal le chef de conspiration; car ce mot comporte une idée de mystère et de secret que rendent difficile les réunions de milliers de repealers dont les témoins, sténographes ou agents du gouvernement, viennent taire le récit. Ces déposants se montrent assez peu contents du rôle qu'on leur fait jouer; ils ont presque tous jusqu'ici été fort impartiaux et fort modérés, et le second témoin, M. Ross, sténographe, a déclaré que, s'il avait su l'emploi que le gouvernement voulait faire du compte rendu des meetings, pour rien au monde il n'eut accepté la mission qu'on lui a donnée. Cette déclaration a été très-favorablement accueillie.--Ce qui n'a eu ni la même faveur, ni le même accueil, c'est l'exigence de l'avocat-général, M. Kemmis, qui voulait que les honnêtes jurés demeurassent, pendant tout le temps du procès, absolument isolés de toute communication avec l'extérieur, et ne sortissent de la salle d'audience que pour passer dans des appartements contigus qu'on leur avait fait préparer. Un cri général s'est élevé du banc du jury contre la prétention de M. Kemmis, qui garantissait, du reste, que les pièces étaient chaudes et les lits excellents. «Mais, s est écrié un des jurés, c'est donc à dire que nous subirons la prison en attendant qu'on sache si les accusés y seront condamnés.» La Cour, investie d'un pouvoir discrétionnaire, a décidé que les jurés iraient coucher chez eux s'ils s'engageaient à dénoncer à la justice quiconque leur parlerait du procès.--Cette tolérance est d'autant mieux entendue qu'un des membres du jury est un vieillard de soixante-dix-sept ans, qui a négligé de se faire rayer de la liste à raison de son âge, et que les accusés ont refusé de récuser. S'il tombait malade, la cause serait nécessairement renvoyée à une autre session. O'Connell se montre calme, souriant, et répète souvent: «Notre cause est gagnée, quoi qu'il advienne dans cette enceinte, si la paix se maintient en Irlande, et, Dieu aidant, elle s'y maintiendra.»--Les débats de Dublin détourne un peu l'attention de l'ouverture du Parlement, à laquelle la reine ira procéder le 1er février.
En Espagne, dont l'ambassadeur, M. Martinès de La Rosa, a été reçu par le roi, le cabinet Gonzalès Bravo continue à jouer un triste rôle. Les élections complémentaires ont été favorables aux progressistes, et le témoignage estime que M. Olozaga a reçu en cette circonstance de ses concitoyens lui a inspiré une lettre de remerciements datée de Lisbonne, dans laquelle il déclare que si, menacé dans sa demeure, il s'est déterminé, d'après l'avis de ses amis politiques, à quitter l'Espagne, il est prêt à y rentrer dès qu'on voudra donner suite à sa mise en accusation, qu'il appelle de ses vœux.
--A Séville et dans la Galice, la résistance s'organise contre la loi des municipalités.--A Madrid, le général Narvaez prend ses mesures pour combattre les résistances, et 2 millions ont été demandés au ministre des finances pour l'organisation et la mobilisation de trois corps d'armée à établir dans ce but.--Ametter et un certain nombre d'officiers sont arrivés à Perpignan, venant de la citadelle de Figuières, dont la capitulation a été sanctionnée à Madrid.--Nous devons enregistrer le jugement porté par un des membres les plus influents du Parlement belge, M. Devaux, dans la discussion du budget à la Chambre des députés, contre la marche des ministres actuels du roi Léopold: «Par une politique toujours la même, on a voulu faire craindre au gouvernement français une alliance avec l'Allemagne et à l'Allemagne une alliance avec la France. La politique a été double à l'extérieur, comme la politique de M. le ministre de l'intérieur est double à l'intérieur du pays, ce qui doit aussi avoir le même résultat; à l'intérieur, le gouvernement flotte entre les deux partis, s'est fait déconsidérer par l'un et par l'autre; de même, à l'extérieur, il a eu, à l'égard de la France et de l'Allemagne, une politique peu sincère, et il a fini par être méprisé par l'un et l'autre pays.»--Une lettre de Rome, citée par la Gazette d'Augsbourg, va au-devant de nouvelles qu'on pensait avoir déjà été expédiées en France, et devoir y être dénaturées. Nous la citons textuellement: «Les journaux français annonceront peut-être que des esprits mécontents cherchent à fomenter des troubles dans notre capitale; pour éviter toute méprise à ce sujet, nous dirons ce qui s'est passé en réalité. Les danseurs avaient le droit de paraître sur la scène, dans les ballets, avec des habits d'une transparence extraordinaire. Cette tolérance, qui remonte fort loin, était un vrai scandale. En conséquence, l'autorité avait enjoint, à l'occasion de la réouverture du théâtre d'Apollon, aux danseurs de se vêtir plus décemment. Le public n'a point goûté cette innovation. Dans le théâtre et au dehors, il y a eu des rixes entre les bourgeois et les militaires; puis quelques arrestations ont été opérées, et le calme a été promptement rétabli.»--On lit dans le Journal Allemand de Francfort: «L'interrogatoire final de MM. Haber, de Arndt et de Thouret a eu lieu le 16 à Alzei, devant le juge d'instruction. Les débats publics auront lieu bientôt, et le jugement ne pourra tarder à moins que les accusés ne veuillent faire venir de Bade des témoins à décharge. Cela entraînerait nécessairement des lenteurs. On dit en effet que les accusés ont adressé aux autorités badoises une demande dans ce but. On pense que les autorités mettront d'autant plus d'empressement à satisfaire à ce désir, que M. de Haber est sujet badois.»--Une lettre de Montévideo, en date du 4 novembre, annonce que, dans la nuit du 1er au 2 novembre, un corps de trois mille hommes étant sorti de la ville, s'est emparé de la petite rade de Budes, qui était au pouvoir d'Oribe, a mis le feu aux magasins et a détruit toutes les marchandises qui s'y trouvaient. Dans cette sortie, les Montévidéens n'ont eu que vingt hommes tués; un de leurs officiers a été fait prisonnier. Comme de leur côté ils avaient pris un officier d'Oribe, le gouvernement a fait offrir l'échange à ce général; mais, comme de coutume, les assiégeants ont reçu pour toute réponse la tête de leur compatriote, à laquelle on avait coupé une oreille. M. le ministre de la marine a dit à la tribune de la Chambre des Députés que le gouvernement montévidéen ne pouvait tenir longtemps encore, qu'ainsi cette triste et longue affaire touchait à son terme, et que nous étions au moment de recueillir les fruits de la politique ferme et éclairée suivie depuis quatre ans sur les bords de la Plata; ces paroles ont été vivement attaquées. Pour nous, nous avouerons la crainte que M. le ministre, en nourrissant l'espoir de voir Montévideo succomber et en tenant pareil langage, ne se laisse, trop aller à la satisfaction d'amour-propre que peut éprouver l'amiral signataire du traité avec Rosas; nous craignons qu'il ne se préoccupe pas assez des dangers que cette catastrophe, objet de ses vœux, fera inévitablement courir aux Français qui se trouvent sur ces bords. Quels que soient le dévouement et l'énergie bien éprouvés de nos marins, la station que nous entretenons dans ces parages, composée seulement d'un brick et d'une corvette, est complètement insuffisante pour protéger nos vingt mille compatriotes au milieu du bouleversement sanglant que l'on prévoit et que l'on regarde comme prochain.
L'Académie des Sciences morales et politiques a pourvu au remplacement de MM. Edwards et de Gérando, qu'elle avait récemment perdus. A l'une comme à l'autre élection le nombre des votants était de 26; à la première, après trois tours de scrutin sans résultat, M. Frank a été élu au ballottage: il a réuni 13 voix. M. Lélut en a obtenu 12. Il y a eu un billet blanc.--A la seconde élection, après le même nombre de tours de scrutin, également sans résultat, M. Lélut, prenant sa revanche, a été nommé au ballottage: il a réuni 14 voix, M. Peisse en a obtenu 11. Il y a encore eu un billet blanc. On dit que la discussion de l'adresse à la chambre des Députés avait empêché de se rendre à l'Institut un certain nombre de membres de l'Académie, qui passaient pour favorables à M. Peisse.
Des accidents nombreux ont été, cette semaine, enregistrés dans les journaux. Une fuite et un commencement d'incendie survenus dans une usine à gaz située dans un des faubourgs de Paris, nous fourniront l'occasion de parler prochainement de ces curieux et importants établissements.--Un autre incendie a également éclaté dans l'enceinte, voisine du Luxembourg, où se trouvait déposé le matériel dont se servait M. le marquis de Jouffroy pour les expériences du système de chemin de fer dont l'Illustration a rendu compte dans son avant-dernier numéro. Une lettre de M. de Jouffroy, insérée dans les feuilles judiciaires, attribue sans hésitation ce sinistre à la malveillance.--A Reims, dans un cours de chimie où étaient faites des expériences sur le gaz, un endomètre a été brisé; une explosion a eu lieu, et cinq élèves ont été blessés.--A Toulouse, une aéronaute, madame Lariet, qui s'était embarquée dans une montgolfière imparfaite, a failli payer de sa vie ses téméraires expériences. Elle est tombée dans la Garonne, dont les eaux étaient considérablement grossies, et n'en a été tirée que par le dévouement de plusieurs bateliers. C'est du reste la sixième chute qu'elle faisait dans cette même rivière; mais celle-ci a pensé lui être définitivement fatale.
Des crimes audacieux, dont les auteurs sont encore inconnus, ont, depuis le commencement de ce mois, effrayé Paris et ses environs. En attendant que la justice, dont l'activité est en ce moment absorbée en très-grande partie par des procès de presse et des demandes en dommages civils, parvienne à mettre la main et à faire asseoir sur les bancs de la Cour d'assises ces meurtriers jusqu'ici anonymes, les habitués de ces sortes de débats suivent avec une curiosité assidue ceux de l'affaire Poulmann, assassin de l'aubergiste de Nangis. On frémit en entendant les confessions de cet homme, en voyant le calme de cet assassin. Encore fait-il ses réserves et renvoie-t-il après son jugement pour se livrer à des aveux plus explicites, et un épanchement plus complet.
Outre la mort de M. le président de Bastard, que nous avons mentionnée plus haut, nous avons à comprendre également dans ces dernières lignes celles du maréchal comte d'Erlon, dont l'Illustration a publié le portrait accompagnant une notice (tome 1er, page 112); de sir Francis Burdett, en Angleterre; de M. de Montferrand ancien inspecteur général des études, nommé récemment directeur au ministère de l'instruction publique; de M. Teillard-Nozerolles, député du Cantal, et de la veuve de l'illustre maréchal Gouvion-Saint-Cyr.