Le soir, si ce n'est plus le bal, Lablache et Ronconi, Rachel et Carlotta Grisi vous réclament; la loge d'avant-scène ouvre pour vous ses rideaux de velours; là, vous prêtez l'oreille aux douces mélodies, vous jouissez d'un regard, d'un sourire échangé, tandis que la pompe d'un spectacle magnifique ou touchant éclate sur la scène, enchantant l'esprit, éblouissant les yeux, remplissant l'âme de surprise et d'émotion. Essayez donc d'en faire autant en pleine canicule! vous risquerez la suffocation.
L'hiver, en tout point, est supérieur au printemps. Est-ce le printemps qui pourrait couvrir nos toits de neige, glacer la surface des eaux, suspendre aux branches de l'arbre le givre étincelant? Eh bien! l'hiver n'a point à envier au printemps ses fleurs et ses arbustes; comme lui, il a sa couronne; l'hiver fait le printemps quand il veut. Voyez ces serres où les plantes les plus belles et les plus rares se disputent votre choix; que dis-je! les fleurs d'hiver ont un attrait particulier que celles du printemps n'ont pas, l'attrait de la rareté, le charme du fruit défendu.
Cependant le soleil luit au ciel limpide, un de ces beaux soleils d'hiver sur la blanche campagne. Attelez au traîneau votre bai-brun pur sang, et qu'il vole sur cette route de neige solide. Après le bonheur du coin du feu, quel bonheur plus grand que de s'élancer ainsi dans l'espace, comme le dieu de l'hiver, qui parcourt son royaume de glace sur un char rapide!--De chaque côté de votre route, vous apercevez le patineur agile qui glisse sur les rivières et les fleuves arrêtés dans leur course, ou les enfants joyeux se livrant une guerre d'éclats de rire et de boules de neige... Puis vous rentrez dans une salle à manger bien close et bien chaude, et là vous savourez un succulent dîner avec toute l'ardeur d'un appétit triplé par l'air vif et excitant d'une belle journée d'hiver.
A bas l'hiver! s'écrie-t-on de ce côté; à bas l'hiver! mort à l'hiver! Qu'est-ce? qu'y a-t-il? d'où viennent ces cris et ces imprécations? Eh! voulez-vous que ces malheureux adorent l'hiver et l'encensent?--L'un suivait péniblement, à travers la montagne, une route âpre et difficile; sa femme l'accompagnait avec son enfant; tout à coup la neige s'écroule d'en haut avec un fracas épouvantable; le mari et la femme disparaissent engloutis sous l'avalanche; la petite fille, éperdue, s'agenouille et lève au ciel des mains désespérées. Qui viendra à son aide? qui la sauvera de cet abîme glacé?... Appelez les violons, mesdames, et mettez-vous en danse!--L'autre est mort de froid dans une solitude hyperboréenne; les vautours et les loups ont dévoré le cadavre; il ne reste plus de l'homme que ce chapeau abandonné... Passez vos gants, mes lions, frisez votre moustache, mirez-vous dans les beaux yeux de la brin et de la blonde.
Mais quel douloureux spectacle! l'hiver dévaste la campagne; l'horrible hiver, l'hiver implacable répand la désolation de son souffle rigide; voyez ces débris d'une armée qui se traînent péniblement sur cette affreuse lutte et sous ce temps inclément; nul secours, nul asile, pas une lueur pour leur rendre l'espérance et la ranimer; partout l'hiver, la fatigue, le désespoir, la mort! O champs fatals et héroïques qui servirent de tombeau à la plus belle année et aux soldats les plus braves! quel horrible linceul de neige recouvre ces glorieuses victimes! Rien n'avait pu les vaincre, l'hiver les a vaincus!... Cessez vos danses, faites taire ces voix joyeuses; que l'airain gémisse et pleure!
Qu'on est bien, dites-vous, au cœur de l'hiver, dans un vaste fauteuil qui vous caresse amoureusement de ses deux bras, la tête nonchalamment appuyée sur le velours et les pieds sur les chenets. Oui, certes, votre sort est digne d'envie; mais croyez-vous que ces brèves marins qui se battent contre les ours de la mer Glaciale aient à se louer de l'hiver autant que vous? Croyez-vous que ces pauvres petits enfants pâles, grelottants, mourant de faim, accotés tristement sur le seuil d'une maison qui ne s'ouvre pas, croyez-vous qu'ils trouvent dans l'hiver le véritable paradis terrestre?
Vive l'hiver! dites-vous insolemment; c'est la saison des plaisirs! Comment peut-on se plaindre de l'hiver? Ah! détournez, un instant les regards de ces salons splendides, de ces rares festins, de ces spectacles musiques; daignez descendre de votre élégante calèche et mettre le pied dans la rue; visitez la hutte du villageois ou la mansarde du pauvre, vous saurez, alors ce que l'hiver apporte de joie en ce monde; là vous verrez, un vieillard déguenillé demandant un sou de pain au passant qui le lui refuse; ici une pauvre femme courbée sous un lourd fardeau et menant avec elle, à travers la neige, un petit enfant transi et pleurant. Mais que vois-je? La misère dans toute son horreur! La misère au mois de janvier, quand un vent glacé souffle avec violence à travers les portes mal jointes; une femme, un enfant, un malade à l'agonie! et pas de feu, pas de pain, pas de matelas, pas de secours! La mère amaigrie offrant au nouveau-né son sein tari, et le père hideux et râlant sur la froide pierre, adossé à la muraille humide.
A bas l'hiver! dit la voix misérable de la mansarde. Vive l'hiver murmure la douce voix du boudoir.