M. TOUCHARD, l'interrompant.--Ne parlez pas bas à monsieur... Allez, madame...
(Elle sort.)
(La fin à un prochain numéro.)
[Illustration: deco.]
La Pêche aux Huîtres.
Six heures du soir vont bientôt sonner, les estomacs affamés s'en réjouissent. Un fumet appétissant sort de l'officine des restaurateurs dignes d'un tel nom; à chaque étage, dans chaque maison, le couvert est mis; les chefs ou les cuisinières sont en émoi, les réchauds se garnissent, le potage bouillonne en frémissant; tous les appareils culinaires fonctionnent avec une activité philanthropique.--Autrefois on soupait, ce qui avait bien son mérite; mais aujourd'hui l'on dîne, ce qui n'est pas sans charmes.
Les Chambres législatives sont désertes; le temple de Plutus, vulgairement appelé la bourse, se dépeuple; déjà depuis une heure bureaux, études, cabinets, tristes domaines de l'ennui, sont fermés; l'artiste essuie ses brosses et le journaliste sa plume d'oie ou de fer. Ministres, députés, juges, légistes, savants, et tant d'autres respirent enfin... La nomenclature serait sans terme, et Rabelais nous rendrait les armes, si nous passions en revue tous les esclaves qu'affranchit l'heure fortunée de se mettre à table.
O trois et quatre fois heureux ceux qui peuvent alors dire avec Archias, le tyran de Thèbes: «A demain les affaires sérieuses!» O mille fois capables d'inspirer l'envie ceux qu'attend un repas ordonné suivant les règles de l'art, et dont l'huître apéritive stimulera les sens gastronomiques!
L'huître, en effet, a des vertus qu'on nous permettra d'énumérer. Si la lyre d'Anacréon était à notre service, nous lui consacrerions un poème en quatre chants, nous la célébrerions en vers iambiques; elle serait l'héroïne qui nous inspirerait. Mais, hélas! prosaïque amateur que nous sommes, force nous est de renoncer au langage des dieux, et de nous contenter de celui du bon M. Jourdain. Nous ne marcherons pas sur les brisées d'Horace, qui célébra les huîtres de Circé,--irritamentum gulae comme a dit Tite-Live.--Nul ne contestera cette qualification latine.
L'huître est bien l'excitant de l'appétit. Elle ouvre les voies sans les encombrer; elle flatte le goût et ne rassasie point. Faut-il ajouter scientifiquement qu'elle partage avec les vins légers des qualités diurétiques fort estimables? Qui parle d'huîtres a nommé le Grave et le Sauterne! M. Flourens a déclaré que l'huître ne mérite pas d'être classée, dans l'échelle de la création, aussi bas qu'on l'admet généralement; il l'a réhabilitée devant la science en s'écriant; «L'huître! cet animal chez qui l'organe des passions est si largement développé; l'huître! etc...» L'on a constaté par des chiffres que les populations dont les coquillages et les huîtres en particulier sont la nourriture habituelle, fournissent au service de la patrie un nombre de conscrits allant rapidement en progression croissante d'année en année.--Mais qu'importe! qu'importe tout cela! On s'inquiète peu des mérites du prince des testacés; l'on ignore comment il vit, comment il se multiplie, comment il s'améliore. Les mets parés aux huîtres et pêche aux huîtres sont des mots vides de sens. On ne connaît l'huître qu'ouverte par l'écaillère; on l'avale, et voilà tout.