Comblons une immense lacune.
La nature a fait de l'huître un coquillage privé de la faculté locomotive; elle lui accorde sans doute des compensations inconnues au plus grand nombre des humains,--soit dit sans allusions aux ennemis du progrès.--Cet article ne sera point politique.
On connaît la configuration de l'huître. Sa partie ou valve inférieure est immobile et sert de point d'attache ou de résistance; la valve supérieure a seule un certain mouvement. Par l'effet d'un muscle tendineux faisant fonction de charnière, l'huître s'ouvre pour respirer, et prend alors, par ses suçoirs, l'eau et les aliments qui lui sont nécessaires. On dit qu'elle se nourrit de sucs de plantes marines, d'animalcules et de limon. Nous nous abstiendrons de rien affirmer à cet égard; mais un fait constant, c'est qu'aux mois de mai, juin, juillet et août, les huîtres jettent leur frai, substance laiteuse de figure lenticulaire, dans laquelle on aperçoit, avec un bon microscope, une infinité d'œufs, et, dans ces œufs, de petites huîtres déjà toutes formées. Ces dernières se fixent sur des rochers, des pierres, de vieilles écailles; elles grossissent les bancs naturellement composés de leurs vénérables aïeules:
Petit poisson deviendra grand,
Pourvu que Dieu lui prête vie.
Après avoir frayé, les huîtres sont maigres, malades et même malsaines, au dire de quelques auteurs, démentis par de voraces et courageux ostréophiles; toutefois, les véritables amateurs s'en abstiennent jusqu'au 1er septembre. Du reste, la pêche est défendue sur les côtes de France durant les quatre mois du frai; elle doit cesser entièrement le 30 avril. Les huîtres qu'on trouve dans le commerce après cette époque ne sont plus que des huîtres de contrebande.
Aucune partie de notre littoral ne recèle de couches d'huîtres aussi épaisses que la baie de Cancale, située entre ce port, le Mont-Saint-Michel et Granville. C'est là que nous nous transporterons pour assister aux travaux des populations riveraines.
Le temps est favorable, une jolie brise fait clapoter la mer, des bateaux non pontés, de dix à vingt tonneaux, montés chacun par deux ou trois hommes, sortent sous voile des criques du voisinage. Ils se dirigent aussitôt sur les bancs d'huîtres qui recouvrent le sol à une grande distance en tous sens. L'horizon est chargé à perte de vue de voiles où le soleil se reflète, un spectacle mobile et pittoresque anime la baie; au large, ce sont encore des barques orientées sous toutes les allures. Mille bruyantes clameurs retentissent; hommes, femmes, enfants, se pressent à l'envi dans des canots plus petits qui passent entre les grandes embarcations; celles-ci dérivent en traînant par le fond leurs dragues, dont il faut maintenant donner une description précise.
La drague est un grand instrument en fer d'environ six pieds de long sur deux de hauteur; sa forme est celle d'un châssis sur lequel est fixé une sorte de filet fabriqué en mailles de fer. Les pécheurs, arrivés au lieu convenable, orientent leur barque de manière que sous l'effort du vent ou du courant elle glisse parallèlement à elle-même. Alors on mouille la drague retenue à bord par un bout de corde. L'instrument qui racle le banc d'huîtres détache et reçoit dans son filet tout ce qui n'est pas trop adhérent; au bout de quelques instants, les pécheurs hissent la drague, vident sa poche remplie et la mouillent de nouveau.
Chaque bateau est muni de deux dragues plus ou moins lourdes suivant la nature du fond et la résistance à vaincre.
Dans l'enfance de l'art, on employait pour la pêche de longs râteaux de fer à dents recourbées au moyen desquels les pêcheurs ramenaient à bord les huîtres arrachées à la surface du banc; mais cette méthode, qui ne peut être pratiquée hors des fonds de peu de profondeur, est totalement abandonnée par les riverains de la Manche; elle n'est plus en usage sur le reste de notre littoral, que dans quelques criques où les huîtres ne sont pas l'unique base de l'industrie maritime du pays.