Les critiques de Schlegel ont cependant eu leurs échos en France, où l'on a trouvé très-plaisant de rire de M. le duc d'Agamemnon et de M. le marquis d'Orosmane. Dieu sait si ces messieurs qui ont tant ri sont plus fidèles à l'histoire, quand ils donnent un amant italien à Marie Tudor, ou quand ils font cacher dans une armoire le jeune Charles-Quint, qui, dans le peu de mois qu'il passa en Espagne, à son avènement au trône, eut tout juste le temps d'escamoter aux Cortès un vote de finances pour aller bien vite intriguer à la diète germanique; mais enfin, nous sommes d'avis qu'on ne peut trop étudier les mœurs et les coutumes nationales avant d'écrire pour le théâtre; nous apprécions beaucoup la couleur locale et nous applaudissons de grand cœur aux ouvrages qui, comme celui de M. de Puibusque, nous initient aux secrets des littératures étrangères.

L'Histoire comparée des Littératures espagnole et française a déjà, sous la forme d'une dissertation, obtenu une couronne académique. L'auteur ne s'est pas contenté de ce suffrage honorable: il a étendu son discours, il l'a complété par des intercalations et par des notes, et il a fait deux volumes qui sont certainement supérieurs au livre de Boutterweck, qu'ils rappellent quelquefois. C'est surtout dans le second volume, que M. de Puibusque examine l'influence réciproque de la littérature des deux peuples. Ses analyses et ses citations attestent des études approfondies; sa critique est ingénieuse, ses appréciations reposent sur des documents et non sur ces rapprochements vagues ou ces antithèses dont se contente trop souvent l'érudition superficielle. Le style a de la facilite, de l'élégance, et quoiqu'il abonde peut-être trop en métaphores, ce défaut est trop naturel lorsqu'on s'est imprégné des auteurs espagnols, lorsqu'on fait d'ailleurs de la prose académique, pour qu'on n'y habitue pas son lecteur. Ce qui nous charme dans M. A. de Puibusque, c'est la sincère impartialité qu'il a su conserver en jugeant les deux littératures. Il loue et blâme avec la même indépendance. Son admiration est toujours motivée, son goût n'est pas exclusif. Il comprend tout ce qu'il faut accorder aux exigences d'une nationalité étrangère. Lisez ses chapitres sur Antonio Perez, sur Voltaire et Balzac, sur l'hôtel de Rambouillet, sur les auteurs qui ont précédé chez nous Corneille et Racine. Le chapitre sur Scarron n'est pas moins heureux. Il était difficile de mieux faire connaître cet auteur original, qui est de tous les auteurs français, celui qui a le caractère le plus espagnol. Son burlesque est si naturel qu'il fait rire encore aujourd'hui. Il est tout simple que Scarron fît faire la moue aux précieuses ridicules de son temps, mais on comprend aussi sa popularité, je ne dis pas seulement chez les bourgeois, mais encore dans une cour qui devait quelquefois avoir besoin de rire au milieu de l'étiquette empesée dont s'environnait la dignité du grand monarque. Scarron prépara admirablement la transition à une gaieté plus fine, celle de Molière. Il faut l'avoir lu peut-être pour s'expliquer certaines licences de notre grand comique. M. de Puibusque compare mythologiquement Scarron à un faune au milieu des nymphes. Il oublie que ces nymphes venaient trouver chez lui ce cul-de-jatte bouffon: mesdames de Sévigné et de La Sablière, esprits délicats, s'il en fut, s'y rencontraient avec Turenne, Segrais, Mignard, etc.; Louis XIV, moins sévère que Boileau, fit jouer trois fois de suite son Héritier ridicule: Boileau lui-même aimait fort le Roman-Comique; enfin, ce faune, ce satyre, ce Trivelin littéraire: eut le grand mérite de suivre le grand principe de l'imitation en littérature; ses copies valent toujours mieux que le modèle; il a tué tous ceux qu'il a volés, et il a fallu le génie de Molière pour qu'il fut volé et tué à son tour.

Deux grandes questions out été très-bien traitées par l'auteur de l'Histoire des deux Littératures comparées, etc.: quelles ont été les obligations de Corneille à Guillen de Castro, et celles de Molière à Tirso de Molina? Le Cid espagnol est analysé en détail par M de Puibusque, qui nous fait aussi connaître les deux Don Juan de la Péninsule. Mais peut-être ici fallait-il accorder quelque chose de plus au Don Juan italien. Je soupçonne fort Molière de n'avoir connu le convive de Pierre que dans une imitation. Il savait trop bien l'espagnol pour traduire lui-même par festin le mot qui signifie convive. Peu importe d'ailleurs, car, selon son usage, Molière n'a pris que l'idée de la pièce italienne ou espagnole. Dans ce sujet étranger, il est aussi original, aussi français que dans le plus national de ses chefs-d'œuvre. Tout ce qu'il a conservé du texte primitif est détenu sien comme tout ce qu'il y a ajouté.

Don Quichotte et Gil Blas n'ont pas été oubliés par M. de Puibusque. Il ne pouvait s'empêcher de réfuter la prétention des Espagnols, qui veulent que Le Sage ait dérobé un manuscrit à quelque bibliothèque. Walter Scott nous semble avoir tranché la question: «Dans Gil Blas, dit-il, tous les matériaux sont espagnols, mais l'artiste est Français. Disputer à Le Sage son titre d'auteur original n'est pas plus logique que si l'on prétendait que Chantrey n'est pas un sculpteur anglais, parce qu'il a employé à ses statues et à ses bustes des marbres d'Italie.»

Donner l'analyse complète de l'ouvrage de M. de Puibusque serait difficile; il embrasse trop de sujets; nous diront que c'est un cours entier de littérature, et nous devons le recommander non-seulement à ceux qui veulent connaître les auteurs espagnols, mais encore à ceux qui ont quelquefois besoin d'étudier les modèles français.
A. P.

Cours de Droit administratif, première partie: Hiérarchie administrative ou de l'Organisation et de la compétence des diverses autorités administratives; par M. A. Trolley, professeur de droit administratif à la Faculté de Caen.--Paris, 1844. Joubert. 7 fr. le volume.

Diverses causes faciles à comprendre, mais inutiles à énumérer ici, ont donné au droit civil une incontestable, supériorité sur le droit administratif. «Est-ce à dire, cependant, se demande M. A. Trolley, après avoir constaté ce fait, que l'on doive nier la jurisprudence administrative et désespérer de son avenir?--A Dieu ne plaise! Nous n'avons pas son dernier mot, il est vrai, mais elle est en voie de progrès; elle se forme, elle grandit chaque jour; elle n'est plus à l'état d'essai; elle est maintenant à l'état de science. En effet, il ne manque plus à notre code constitutionnel que quelques lois promises par la charte.

Sans partager entièrement cette dernière opinion de M. A Trolley, nous reconnaîtrons volontiers, quant à nous, que la jurisprudence administrative a maintenant une base sur laquelle il est permis d'édifier. Si un code, trop longtemps désiré, reste encore à faire, le terrain commence à se déblayer; de Gerando a rassemblé les lois éparses; M. de Cormenin a réuni en faisceau ces grands principes que recèlent les textes et qui en sont le lien invisible. Grâce au Recueil et aux Tables de M. Duvergier, il devient plus facile de s'orienter et de trouver sa route. Partout on s'occupe davantage des affaires et des études administratives; des traités spéciaux ont été publiés par des jurisconsulte distingués; le conseil d'État a rendu et rend chaque jour des décisions importantes qui comblent les lacunes de la législation, et qui résolvent nettement les problèmes les plus difficiles; enfin le droit administratif a, depuis quelques années déjà, obtenu une chaire dans toutes les écoles, et son enseignement fait partie du programme universitaire.

M. A. Trolley, professeur de droit administratif à la Faculté de Caen, veut essayer à son tour de vulgariser, par ses écrits comme par sa parole, cette grande science dont l'enseignement lui est confié. Il entreprend un traité dogmatique et complet du droit administratif. La première partie de cette œuvre importante, intitulée Hiérarchie administrative n'aura pas moins de 3 volumes in-8 de 600 pages chacun. Les deux premiers ont paru au commencement du mois de janvier de cette année; le troisième est sous presse et sera mis en vente prochainement.

La Hiérarchie administrative commence par un titre préliminaire ayant pour titre Principes généraux. Ce livre se divise en trois chapitres. Dans le premier, M. A. Trolley expose aussi sommairement que possible les conditions actuelles du pouvoir exécutif et de l'administration; le second est consacré à une histoire sommaire du droit administratif; le troisième contient le plan de l'ouvrage.