C'est là, en effet, la grande supériorité de M. Giguet sur les autres traducteurs d'Homère; il a traduit l'Iliade et l'Odyssée, non-seulement avec la connaissance parfaite du grec, mais encore avec celle d'Homère en particulier; et, avant de commencer à traduire, il a voulu faire sur l'âge héroïque, sur l'âge de l'épopée les mêmes recherches historiques que d'autres ont faites sur l'âge de Periclès, à propos des tragédies de Sophocle ou d'Euripide. Cette étude approfondie a découvert bientôt aux yeux de M. Giguet toute une série de contre-sens encore inaperçus dans les anciennes traductions. On peut en voir, dans son avertissement, un curieux relevé, qui est comme le tableau comparatif des bévues successives et diverses de madame Dacier, Bitaube, Lebrun, Dugas-Monthet, Pope, Stolberg et Woss. Il est évident, par exemple, que tous les traducteurs que nous venons de nommer n'avaient point pénétré le véritable sens de la théodicée homérique. Les aperçus présentés sur ce point par M. Giguet sont aussi neufs qu'ingénieux, et ont tous les caractères de l'évidence.

«Les dieux, dit M. Giguet, ont les mêmes sens, les mêmes besoins, les mêmes appétits que les hommes. Ainsi il leur faut des aliments, il leur faut des parfums, il leur faut des sacrifices offerts par les mortels. S'ils prennent en affection un héros, un peuple, une ville, c'est que chez ce héros, chez ce peuple, dans cette ville, jamais leur autel ne manque de mets qui leur conviennent, de libations et de fumet de victimes; car telle est la récompense qu'ils ont reçue en partage. Enfin ils ne dédaignent pas de s'asseoir aux festins des hommes. De leur côté, les humains ont constamment recours à l'assistance des dieux pour lutter contre la violence des temps, contre la nature, contre le destin.

«Il y a donc ainsi entre l'Olympe et la terre un échange perpétuel de bons offices, nullement gratuits, mais intéressés. C'est une sorte de compte courant, et l'Iliade roule tout entière sur cette donnée... La religion héroïque est une sorte de fétichisme, non point abrutissant, comme celui du nègre, mais fondé sur la proche parenté des héros et des dieux. Les traducteurs français, non plus que les traducteurs étrangers, dont l'auteur a eu connaissance, ne donnent point une idée nette de la doctrine religieuse exposée par Homère. Tous sont influencés par nos notions sur la Divinité.»

M. Giguet a fait sur les mœurs, les coutumes, la géographie, l'art militaire, la politique d'Homère, la même étude que sur sa théologie; ayant, avec raison, considéré l'épopée grecque comme une encyclopédie complète de l'époque héroïque, il a voulu approfondir l'Iliade et l'Odyssée dans leurs moindres détails, et en pénétrer le sens véritable. Le lecteur trouvera, à la suite de l'Odyssée, une Encyclopédie homérique, sorte de résumé alphabétique des divers passages se rapportant à un même sujet, âme, dieux, crime, dessins, etc. Nous devons regretter seulement que la peur de paraître faire un système ait empêché M. Giguet de donner une plus grande extension à ce précieux appendice. M. Bignan n'avait pas craint d'écrire un essai démesuré sur l'épopée homérique, à cette seule fin de justifier sa traduction en vers de l'Iliade, Nous eussions voulu voir la même abondance aux idées meilleures de M. Giguet.

Ainsi, la traduction nouvelle se recommande à la fois par plusieurs qualités; la science doit y trouver son profit, non moins que la littérature; l'histoire obscure de l'âge héroïque et le texte d'Homère doivent à la fois recevoir de ce nouveau travail un grand éclaircissement.

Les éloges que nous avons déjà donnés à la version de M. Giguet rassureront d'ailleurs les esprits qui s'inquiètent de la poésie plutôt de l'histoire, L'auteur, persuadé de l'utilité de ses recherches savantes, n'a point oublie pour cela le texte même. Voici en quels mots il termine son avertissement: «Nous avons hâte de dire que l'auteur aurait commis une méprise étrange s'il avait pris pour but principal le perfectionnement accessoire qui vient d'être indique, s'il s'était assez préoccupé de cette sévérité de costume pour oublier que l'épopée grecque est, avant tout, un grand monument littéraire, et que c'est avec des formes littéraires qu'il faut tenter de la reproduire. Mais ces formes ne sont pas arbitraires; tout se lie dans les productions de l'art: le coloris de l'ensemble ne peut se concevoir indépendant du coloris des parties. Si l'on a donné un ton faux aux détails, l'effet en rejaillira sur l'œuvre entière, et plus on les aura peints avec vérité, plus on se sera rapproche de la sublime naïveté de l'original.

Il semble donc que M. Giguet a pris la route la plus sure pour faire une traduction littéraire; je veut dire qu'au lieu de s'ingénier loin du texte, il l'a serré le plus près possible, s'en rapportant à Homère lui-même du soin de l'élégance et de la poésie. N'était-ce point là le meilleur calcul?
A. A.

Histoire comparée des Littératures espagnole et française; par Au. Puibusque. 2 vol. in-8.--Paris, 1844. Dentu. 15 francs.

La littérature française a eu longtemps la prétention de ne rien emprunter aux littératures étrangères. Nos auteurs du siècle de Louis XIV, ceux qui ont fixé la langue et que nous appelons classiques, non-seulement à cause de la perfection de leurs ouvrages et de leur style, mais aussi parce qu'ils auraient, selon nous, étudié exclusivement les anciens, les deux Corneille surtout, et Molière, n'ont pas été si dédaigneux. Ils ont pris sans doute leur bien partout où ils l'ont trouvé, pour nous servir d'une locution connue, mais ils l'ont trouve chez les modernes aussi souvent que chez les Grecs et les Romains.

La littérature de l'Espagne, plus qu'aucune autre, a enrichi la nôtre. Ce dont nous avons à nous féliciter, c'est que le goût français ait toujours heureusement présidé à ces emprunts ou à ces restitutions, comme on voudra les appeler, et que notre littérature ait su s'approprier les trésors de l'étranger sans rien perdre de sa nationalité, de son originalité indigène. Je sais bien que c'est là un reproche plutôt qu'un éloge qu'on adresse quelquefois à nos grands poètes, d'avoir trop francisé les héros de l'antiquité comme ceux de l'histoire contemporaine; mais cette transformation n'est-elle pas le résultat d'une imitation indépendante? Au théâtre principalement, une traduction littérale est-elle possible? Les Anglais, les Espagnols et les Italiens respectent-ils beaucoup plus que nous la tradition antique, la vérité historique, le costume, les mœurs, etc? Non, les Romains et les Grecs de Lope de Vega, de Cervantes, de Calderon, sont Espagnols; ceux de Shakspere sont Anglais. Voyez le Coriolan de Shakespere transforme en fier gentilhomme, forcé de faire de la brigue électorale et s'indignant d'être réduit à presser de sa main aristocratique la main calleuse du savetier dont il quête la voix. Voyez le Coriolan de Calderon devenu un preux chevalier qui prend fait et cause pour les petites rancunes et la coquetterie de Veturie, sa maîtresse! Heureux le lecteur classique, quand il peut applaudir ça et là quelque pensée romaine, quelque sentiment romain dans la bouche de ces héros travestis! Mais il sied mal aux Anglais et aux Espagnols, dont l'Allemand Schlegel s'est fait le champion romantique, de dire que l'Achille de Racine est un grand seigneur de la cour de Louis XIV.