Du mareyer, respectable industriel chargé de la rapide locomotion de l'immobile testacé,--du mareyer à l'écaillère, la transition est courte et journalière à Paris; mais nous n'irons pas plus loin,--ce serait faire injure à nos lecteurs. Ils ont au moins admiré l'ouvreuse d'huîtres et son laboratoire, s'il ne leur est pas arrivé d'ouvrir eux-mêmes avec émotion une bourriche d'huîtres arrivant directement de Courseulles ou de Marennes.

Une observation physiologique sera mieux à sa place; aussi déclarerons-nous avec conviction que les meilleures huîtres sont celles qui ont parqué longtemps. On les reconnaît à leurs coquilles devenues lisses, de raboteuses qu'elles étaient, ainsi qu'à leurs valves naturellement tranchantes, mais dont les bords ont été émoussés par l'effet du râteau de fer que l'amareilleur promène souvent dans le parc.

«Une huître pêchée à Cancale, en avril, déposée ensuite à Saint-Vaast pendant quatre ou cinq mois, et qui a séjourné un mois à Courseulles, est parvenue à son dernier degré, de perfection!»

Telle est l'opinion l'un des plus sages auteurs que nous ayons consultés; telle est aussi la nôtre. Nul doute, lecteurs, que vous ne la partagiez, quand vous serez éclairés par une étude approfondie à laquelle nous vous invitons de tout notre cœur.

Six heures ont sonné! Hâtez-vous, hâtez-vous donc d'aller vous faire servir quelques douzaines d'huîtres de Courseulles. Votre goût et le nôtre sont partagés à Paris par bien des gens; car, en finissant, nous pouvons ajouter que la consommation annuelle de ces testacés ne représente pas moins de six cent mille francs, encore que le prix de l'huître soit très-variable sur les bords de la mer. Tel jour, en effet, on paiera sept et huit francs la cloyère ou bourriche qui, le lendemain, ne vaudra que moitié... Mais déjà vous ne nous écoutez plus; allons donc aussi joindre l'exemple au précepte: «Garçon, six douzaines d'huîtres!»

Bulletin bibliographique.

L'Iliade et l'Odyssée, traduction nouvelle; par P. GIGUET. 2 vol. 7 fr.--1844. Paulin, libraire-éditeur, rue de Seine, 33.

Notre langue compte encore trop peu de traductions des poèmes homériques, et d'ailleurs ces traductions demeurent trop imparfaites pour que nous devions nous étonner du nouvel essai tenté par M. Giguet. L'art de traduire, fondé sur la parfaite intelligence des textes, ne date guère, en France, que du commencement de ce siècle, et l'on peut considérer les, versions antérieures comme des interprétations et des périphrases plutôt que comme des traductions véritables. L'épopée homérique surtout, la plus ancienne et la plus parfaite de toutes les poésies, présentait des difficultés de traduction telles qu'après nos deux siècles classiques, les lecteurs français en étaient encore réduits à madame Dacier dont la version reste un véritable chef d'œuvre auprès de celles de Bitaube, et surtout de Lamotte-Houdard.

M. Dugas-Monthet, car nous devons rendre justice à chacun, avait fait beaucoup mieux que tous ses devanciers: sa traduction, exacte et élégante, devait faire oublier celles qui l'avaient précédée. Cependant on peut dire que le nouveau traducteur, préoccupé surtout par le désir de l'agréable, avait encore trop francisé son modèle, et l'élégance de sa version avait été trop souvent achetée au prix d'infidélités et même de contre-sens. M. Giguet, profitant des fautes commises par ceux qui sont venus avant lui, approche davantage encore un texte grec; et n'ayant point, comme Lamotte et M. Bignan, l'ambition d'effacer son modèle, il s'efforce de conserver à Homère sa physionomie propre, plutôt que de lui donner un visage à la française.

«Après avoir fait (c'est M. Giguet qui parle lui-même) de l'épopée grecque, pendant au moins trente ans, l'objet le plus constant de sa prédilection littéraire, l'auteur a été entraîné par la nature de ses travaux, non plus à la lire, mais à l'étudier dans ses rapports avec l'histoire de la civilisation générale... Il fallait s'arrêter à chaque trait de mœurs, de costume; il fallait chercher l'interprétation dans Homère lui-même, par la comparaison avec les passages analogues; il fallait s'en rendre compte en remontant à l'époque que le poète a chantée, avec, ses idées comme elles ont du lui être inspirées, et non avec les idées et les connaissances des temps modernes.» (Avertissement, p. 11.)