Mais M. L...,--ce farouche radical,--bien loin de se vouer exclusivement aux préoccupations parlementaires, semble ne causer volontiers que lorsque la littérature, les arts ou les commérages de la société européenne sont mis tour à tour sur le tapis. Rebuté, du moins le dirait-on, par les obstacles que l'esprit mercantile et les préjugés aristocratiques opposent en Angleterre à la marche des idées vraiment libérales, il paie sa dette au pays et à ses électeurs en assistant aux débats essentiels de la Chambre des Communes Mais, sitôt qu'il est délivré de ce joug, contre lequel il murmure hautement, sa plus grande joie est de quitter un pays où ses instincts élevés, son goût pour les arts, pour la conversation élégante, pour le savoir-vivre et le far niente bien entendu, trouvent aussi peu à se satisfaire que son ardeur généreuse pour «le plus grand bien du plus grand nombre.»

Il suffit de quelques mots, de quelques opinions pour classer un homme, et j'aime mieux cette manière de juger mes semblables que la physiognomonie prétentieuse dont nos romanciers modernes ont posé les règles arbitraires. Je ne vous dirai donc pas de quelle couleur sont les yeux, de quelle forme est le front, de quelle longueur est le cou du jeune député qui fut mon hôte ce soir-là; ni de quel minium ses lèvres rappelaient la nuance, ni ce qu'on lisait dans les irisations de sa prunelle, ni ce qu'on pouvait conclure de la hauteur de son front ou de l'embonpoint de ses mains: il vous sera mieux connu, au moral du moins, quand vous saurez qu'il préfère la vie italienne à la vie française; mais sauf cette exception, la vie française à toutes les autres.

Il me disait avec une conviction profonde: «L'idéal du bonheur, à mes yeux, est la vie d'un garçon parisien qui a 500 fr. à dépenser par mois,» et il me disait cela dans un château qu'il fait élever à grands frais, avec tout le luxe d'architecture, de boiserie et d'ornementation qui caractérisait les édifices du temps d'Élisabeth. Il me disait cela, sans aucune affectation, à deux lieues de ce Londres où se concentrent tout le luxe et tous les caprices, toutes les dissipations et toutes les folies auxquelles la profusion des richesses soit privées, soit publiques, peut donner carrière! II me disait cela, et j'appris le lendemain, par un de nos amis communs que ce jeune homme si intelligent et si borné dans ses vœux possède environ 30,000 livres sterling, c'est-à-dire environ 800,000 francs de revenu.

WESTMINSTER-PALACE.

Il y avait autrefois au bord de la Tamise une espèce de lagune fangeuse, couverte de ronces, habitée par des serpents On l'appelait l'Ile-Epineuse (Thorney-Island), où bien le Lieu-Terrible. Metellus, évêque de Londres, ayant converti Sebert, roi des Saxons de l'Est, celui-ci s'empressa de bâtir une église au Dieu des chrétiens, et il éleva ce temple à l'ouest de la cité de Londres. De là le nom de West-Minster minster, munster, monastère, montier.

Non loin de là,--les princes aimant alors le voisinage des moines,--une habitation royale s'éleva. En 1035 Canut le Grand y résidait, et vivait familièrement avec l'abbé Wulnoth «renommé pour son éloquence et sa sagesse.»

Édouard le Confesseur fit reconstruire, trente ans après une nouvelle église qu'il dédia «à Dieu, à saint Pierre et à tous les saints de Dieu.» On devait la consacrer le jour de Noël. La veille même, le roi tomba malade, et quelques jours après il fut enterré en grande pompe sous le maître-autel du temple qu'il n'avait pu inaugurer. Ceci se passait le 5 janvier 1066.

La même année, après la bataille d'Hastings, Guillaume de Normandie arrivait à Londres, et se faisait couronner «pour plaire aux Anglais,» sur la tombe même du Confesseur. En 1069, l'abbé de Peterborough comparut devant le roi normand, et fut jugé par un tribunal rassemblé à Westminster C'est le premier exemple d'une cour de justice tenue en ce lieu.

Il faut franchir plus d'un siècle et demi et arriver au mois de février 1218, pour trouver le premier précédent parlementaire qui se rattache à l'histoire de Westminster. Henri III dont les prodigalités imprudentes avaient épuisé le trésor y rassembla ses barons et leur demanda de l'argent, qu'ils lui refusèrent tout net, voulant ainsi le corriger. Le roi promit d'amender sa conduite, ajourna le parlement au mois de juillet suivant, et demanda derechef quelques subsides. Les barons se montrèrent tout aussi peu disposés à les voter. Henri III alors, entra dans une grande colère, prononça la dissolution de l'assemblée, et fit vendre à grand perte les joyaux et la vaisselle de la couronne. Croirait-on que les bourgeois de Londres eurent l'effronterie de tout acheter, et, qui plus est de payer comptant? On juge si une pareille insolence révolta le monarque. Il s'en expliqua dans les termes les plus amers, et se moqua de ces manants «qui s'intitulaient barons à cause de leurs richesses.» Pour les punir, il imagina d'instituer des foires de quinze jours, dont le privilège était concédé à l'abbé de Westminster. Pendant ces foires, défense absolue aux marchands de Londres, soit d'étaler, soit de vendre à l'intérieur du la ville.