«Quand les lions sont repus, on peut passer sans crainte auprès d'eux, souvent même ils se lèvent et se frottent aux vêtements du voyageur; ils permettent aussi qu'on les caresse; mais, lorsqu'ils sont affamés, l'audace et la présence d'esprit sauvent seules d'une mort certaine. L'homme n'a plus qu'à pousser des cris terribles, à lancer des pierres et à les poursuivre jusqu'à ce qu'il les perde de vue. Mais le courage dont on fait preuve dans ces occasions doit paraître naturel, car, s'il est emprunté aux dangers, l'animal le reconnaît bien vite, et alors tout est perdu.»
Le cheick s'arrêta à ces mots; mais ma curiosité n'était qu'à demi satisfaite, et je lui demandai quelques détails sur la chasse aux lions, dans laquelle les Arabes déploient une grande habileté. Il satisfit mes désirs avec empressement.
«Les Arabes, continua-t-il, chassent le lion de deux manières: dès qu'une bête de somme vient à mourir dans un douair, on la transporte, en un lieu fréquenté par les lions: on suspend ses dépouilles à un arbre au-dessus d'un fourré de broussailles. Le lion alléché par l'odeur, s'avance et s'apprête à l'emporter sur le bord d'une rivière où il prend son repas, car il ne dévore jamais sa proie à l'endroit où il la trouve; mais en sentant de la résistance, il s'efforce de couper la corde. Alors, sans lui laisser le temps de respirer, les Arabes placés sur les arbres environnants déchargent leurs armes, et, visant au front, l'étendent presque toujours roide mort. Dans le cas où l'animal n'est que blessé, malheur à celui qui s'est placé sur un arbre d'un facile accès! il est victime de sa maladresse. Si l'arbre est inaccessible, le lion s'étend au pied et reste là jusqu'à ce qu'il meure ou soit vengé. On a vu des Arabes passer des journées entière, juchés sur des arbres et ne devoir leur délivrance qu'à leurs compagnons. Le lion une fois étendu sur le sol, les Arabes ne se pressent pas trop d'abandonner leurs arbres, de crainte qu'un ou plusieurs compagnons de la victime ne soient embusqués près de là.
«D'autres fois, lorsque le sol est humide et qu'on a remarqué des traces de leur passage, les Arabes se réunissent au nombre de vingt ou trente; ils s'arment de piques et de fusils et suivent les traces aperçues. A mesure qu'elles s'effacent, ils se rapprochent de la retraite du lion et, au point où elles disparaissent tout à fait, ils décrivent un demi-cercle; les porteurs de piques marchent les premiers, les autres suivent. Lorsqu'ils découvrent le lion, ils forment le cercle entier et l'y enferme. La bête épouvantée veut fuir, elle tourne de tous côtés sans trouver d'issue; les piques lui barrent le passage. Enfin, après qu'elle a fait de nombreuses tentatives, on ouvre le cercle; elle va s'élancer, mais une décharge du second rang la prévient, et elle retombe mourante sur les piques.
«Les Arabes sont très-adroits à cet exercice, mais ils s'y livrent trop rarement pour détruire la race. Les lions fourmillent dans nos montagne; leur force atteint un développement extraordinaire; leur taille égale quelquefois celle d'un gros âne; alors ils s'attaquent aux vaches et même aux chameaux, qu'ils chargent sur leur dos et emportent aussi facilement qu'ils feraient d'un mouton.»
J'ai rapporté textuellement le récit du cheick. Plusieurs passages de cette narration paraîtront extraordinaires sans doute; il m'ont étonné moi-même; mais ce que j'ai entendu raconter depuis par d'autres Arabes, au sujet de la chasse aux lions de la Matmata, les confirme entièrement.
L'aube parut au moment où le cheick finissait de parler; je le remerciai avec effusion de sa noble hospitalité et je pris congé de lui et de son douair. Nous traversâmes, moi et mes gens, un grand nombre de montagnes avant d'atteindre la vallée du Chélif. Je remarquai que, contrairement à celles que nous avions parcourues la veille, elles étaient cultivées dans toute leur étendue; des douairs d'un aspect agréable étalaient sur les flancs leurs vertes cabanes. Peu d'heures après avoir perdu de vue ces montagnes, nous arrivâmes à Milianah sans avoir éprouvé d'accidents. Le bon accueil que j'y reçus de Sidi-Mohamed-Ben-Allal me fit bientôt oublier mes fatigues et le triste séjour de Tazza.
On me dispensera de parler de Milianah, que nos expéditions ont assez fait connaître. A cette époque, elle appartenait à l'émir, qui en avait fait un des grands centres de sa puissance. Si mes observations ne m'ont pas trompé, les habitants de Milianah, comme ceux de la vallée du Chélif, sont bien disposés en faveur des Français; il en est de même pour les tribut campées entre cette ville et Médéah; tous désirent un changement de domination, mais ils voudraient qu'on les défendit contre Abd-el-Kader. Lorsque, en juin 1838, les Français entrèrent à Médéah en longeant la vallée du Chélif, les indigènes s'enfuirent dans l'intérieur pour ne pas se battre. Les gens de l'ouest seulement firent résistance.
J'étais depuis quelques jours, dans la ville, lorsque l'émir y arriva lui-même à la tête de ses réguliers et des dignitaires de l'armée. Ayant à lui proposer un contrat de commerce, je m'empressai de demander une audience, qui me fut accordée pour le lendemain. Sidi-al-Kraroubi, ministre de l'émir, me prévint qu'elle aurait lieu dans la plaine, où son maître devait passer en revue toutes ses troupes. J'étais invité à assister à cette solennité.
Comme on le pense bien, je ne fermai pas l'œil de la nuit. Le jour me trouva debout et la tête appuyée sur l'un des poteaux de bois qui soutenaient la maison. Tout à coup un bruit extraordinaire se fit entendre au dehors, et les accords d'une musique sauvage retentirent à mes oreilles. C'était le corps de musique de l'émir qui nous régalait d'une aubade. Je n'ai jamais entendu de plus effrayante symphonie; néanmoins je fis contre fortune bon cœur, et je me rendis courageusement sur la place, où s'exécutaient les airs les plus grotesques qu'il soit possible d'imaginer. Les artistes qui troublaient de si grand matin les paisibles habitants des airs étaient, au dire des Arabes, des virtuoses distingués. L'émir était le créateur de cette société fort peu harmonique: à mesure qu'il avait vu sa renommée s'accroître, il avait augmenté sa maison.