Quelques objets de luxe s'étaient introduits insensiblement dans le ménage passablement Spartiate du marabout, et il pensait que rien ne donnerait une meilleure idée de sa puissance que le déploiement de toutes ses richesses. C'est surtout dans une occasion aussi solennelle (la réunion de toute l'armée) qu'il fallait éblouir le vulgaire Sa musique, qu'il considérait comme la plus brillante de toutes ses innovations, devait, selon lui, servir merveilleusement son dessein; mais, à coup sûr, si elle était assez agréable à la vue, l'effet qu'elle produisait sur les oreilles était essentiellement déchirant. Une douzaine de hautbois criards et de clarinettes fêlées, trois triangles, autant de tambours, quelques fifres qu'il eût été impossible d'accorder, et quatre mauvaises trompettes sans clefs, composaient cet orchestre charivarique. Jugez du tapage que devaient faire nos braves virtuoses quand ils soufflaient tous à perdre haleine; ils liraient de leurs instruments des sons à faire reculer d'effroi les tigres les mieux aguerris.

Enfin, à notre grande joie, la musique cessa de jouer; l'émir parut en cet instant, et un hourrah général le salua. Il était suivi de ses lieutenants et des principaux cheiks des tribus; tous montant des chevaux arabes, qu'ils maîtrisaient avec une étonnante habileté.

Le costume que portait Abd-el-Kader était fort simple et contrastait avec le luxe des habits de ses officiers. On l'aurait pris pour le dernier d'entre eux, n'eut été la vénération dont on l'entourait; chacun s'inclinait silencieusement sur son passage. Les hommages presque serviles de la foule s'adressaient plutôt au marabout qu'au chef de l'armée. Les Arabes ont, en général, un très-grand respect pour la religion et pour les hommes qu'ils croient inspirés de Dieu.

Abd-el-Kader pouvait avoir alors trente-trois ou trente-quatre ans; mais les jeûnes et les soucis du gouvernement avaient imprimé quelques rides précoces sur ses traits délicats. Sa taille est moyenne; sa constitution ne paraît pas très-robuste; la couleur de son visage approche du jaune: c'est de la pâleur brûlée par le soleil; sa physionomie est douce et agréable; il a presque toujours le sourire sur les lèvres, à moins qu'on ne parle de Dieu ou du Prophète. Dans ce cas, il devient sérieux, et affecte une extrême dévotion. Ses yeux sont petits, noirs et très-expressifs; de beaux sourcils, d'un châtain foncé, les surmontent; son regard est indécis d'abord, mais, à mesure que la conversation s'anime, il devient vif et perçant; Son nez, est régulier, son front découvert; son visage ovale est entouré d'une barbe noire, courte et claire; sa tête n'est pas développée: il a surtout des oreilles d'une petitesse remarquable; ses mains sont blanches et potelées, à faire envie à nos coquettes parisiennes; sa bouche est grande; elle laisse apercevoir assez volontiers deux rangées de dents belles et régulières. Il y a dans la démarche d'Abd-el-Kader un peu de cette affectation que donne forcément l'habitude du pouvoir; il porte entre les deux yeux une petite étoile bleue, emblème de la sainteté de sa mission. C'est un inspiré ou un homme essentiellement habile. Rien dans ses discours, ni dans ses actions, n'a pu donner là-dessus de renseignements précis. Il est à supposer néanmoins, qu'il exploite le fanatisme de ses compatriotes, et qu'il n'est parvenu à se maintenir au-dessus d'eux que par des semblants de piété bien étudiés. Du reste, sa vue n'est pas faite pour effrayer: le sourire, qui se tient en permanence sur ses lèvres, est, au contraire, très-rassurant; sa voix est douce et flexible; ses gestes, empreints d'une majesté un peu forcée, ne perdent rien pour cela d'une espèce de gracieuseté instinctive; la fierté se peint dans tous ses mouvements; elle est dans toutes ses paroles. L'excessive négligence qu'il apporte dans sa toilette est un calcul. Il y a de l'orgueil même dans l'étalage de la misère.

Abd-el-Kader s'avança vers nous, porta la main à son cœur, en forme de salut, et nous invita du geste à le suivre. Sou interprète m'annonça alors que le sultan allait inspecter l'armée, et que je pouvais l'accompagner.

(La suite à un prochain numéro.)

Les petites Industries en plein vent.

(Voir t. II, p. 511.)

Jetons en passant un coup d'œil, mais rien qu'un, sur l'appétissant éventaire des marchandes de gâteaux placées sous le guichet du Carrousel. Quelle profusion! quel habile assortiment de friandises populaires! la brioche, le flan, éternelle tentation du gamin de Paris! le pain d'épices, véritable Protée de la pâtisserie, affectant toutes les formes, toutes les figures, depuis celle d'Abd-el-Kader, jusqu'à celle de l'Empereur sur son cheval de bataille! La galette feuilletée, cette amie inoffensive de l'estomac de la grisette parisienne!

Le soir, la marchande de gâteaux va dresser son modeste buffet devant les théâtres du boulevard du Temple. Ce n'est plus seulement à la gourmandise, à la fantaisie qu'elle s'adresse: il s'agit de contenter des appétits réels, des estomacs exigeants. Les spectateurs des petites places de la Gaieté, du Cirque, des Folies-Dramatiques, ont souvent oublié l'heure du dîner pour celle du plaisir. Depuis trois heures de l'après-midi, ils ont fait queue dans la barrière du théâtre pour conquérir une place bonne ou mauvaise dans les combles de la salle; mais le traître et le tyran ont la voix sonore, et cela suffit... suffit pour le plaisir, car vers le troisième ou le quatrième entr'acte, le dîner oublié vient réclamer ses droits par des tiraillements importuns. Le dîner n'est pas loin, il n'est pas cher: pour 3 sous, l'habitant du paradis obtient de la marchande de gâteaux la pomme en chausson ou la tranche de veau également revêtue de sa robe de chambre de pâte ferme et dorée; puis, pour le modique supplément de 5 centimes, il se désaltère à la fontaine du marchand de coco, qui l'ait tinter à grand bruit son grand verre de métal; l'honnête limonadier tourne le robinet de sa fontaine et fait écumer dans la coupe le sirop de réglisse, en hiver; en été, la limonade au vinaigre; dans la saison de la canicule, il débite aussi des glaces et sorbets au citron, à la vanille, à la groseille, aux prix de 1 sou ou de 2 liards.