Ainsi rassasié, désaltéré, rafraîchi, le spectateur regagne sa place et se sent plus dispos pour applaudir son acteur favori et pour pleurer sur les malheurs de l'héroïne. Mais s'il est au théâtre avec sa femme ou sa prétendue, il ne rentrera pas sans garnir ses poches de quelques galanteries que lui vendra la marchande d'oranges... vraies oranges du Portugal!... ou sa voisine la marchande de pommes, ou son autre voisine la marchande de marrons, il n'oubliera pas le bâton de sucre d'orge pour le mioche. Et le voilà plus content, plus heureux, plus fier que le brillant lion de l'avant-scène, qui baille dans son fauteuil de velours en offrant des pastilles d'ananas à sa belle voisine, laquelle n'est souvent que la fille déchue de l'honnête marchande de gâteaux.
Reprenons, s'il vous plaît, notre promenade d'observateurs, et retournons sur le quai des Tuileries; cette petite digression nous en a passablement éloignés. Traversons la chaussée sans trop de crainte pour le lustre de nos chaussures: le petit boueur que vous voyez là-bas vient de nettoyer le pavé et de tracer un étroit sentier dans la fange qui couvre le sol.
Il demande, pour ce service, quelque monnaie aux passants. D'autres, plus industrieux, jettent, les jours de grandes pluies, des ponts volants sur les ruisseaux des vieux quartiers; le piéton généreux, qui consent à se soumettre au droit de péage, peut s'aventurer sans danger sur la planche étroite, car le petit ingénieur la maintient pour lui du pied et de la main; mais gare à l'avare qui s'y hasarde sans payer le tribut! ma foi, pour lui, le pont sera livre à son propre équilibre, combattu par l'inégalité des pavés, par l'impétuosité du client, par l'inhabileté du pied peu marin qui se pose sur la planche frêle et chancelante... et... si elle tourne... au milieu du trajet... si notre avare culbute en pleine rivière... tant pis pour lui... à qui la faute?...
Voici enfin, à l'extrémité sud du pont des Arts, en face de l'Institut, ce berceau de la littérature, une vieille et poudreuse industrie que l'on peut en appeler le tombeau. Le bouquiniste, noir et sinistre industriel, dans l'honnête acception du mot, sorte de croque-mort littéraire, qui ensevelit dans ses cases de sapin, comme dans des bières funéraires, tant d'œuvres avortées, créées pour l'immortalité, le bouquiniste est venu exposer, comme une ironie, sa collection de livres trépassés, dans le voisinage même du palais des écrivains immortels! Grande et muette leçon sur la vanité des choses littéraires de ce monde!
Le bouquiniste étale sa marchandise sur le parapet des quais, depuis le pont du Carrousel jusqu'au pont Saint-Michel; on l'aperçoit aussi sur le quai du Louvre, sur le quai de l'Horloge, aux deux angles du Pont-Neuf qui font face à la statue d'Henri IV, sur ta Pont-au-Change, sur le quai aux Fleurs, et dans mille petites ruelles noires et boueuses du vieux Paris. Cet estimable commerçant semble être le contemporain de ses bouquins les plus vénérable, par leur âge et leur vétusté; il a même avec eux plus d'un point de ressemblance: il est vieux, usé, ratatiné, pouilleux, plissé, rogne aux angles, comme le plus vieux de ses vieux livres. Son dos voûté imite la reliure à dos brisé des vielles éditions: sa peau jaune et luisante semble empruntée au parchemin séculaire qui revêt un Amyot primitif; jamais marchand ne s'est mieux incarné dans la physionomie de sa marchandise. Le bouquiniste, c'est l'homme à l'état de bouquin.
Exposé par état à toutes les intempéries des saisons, il porte par mesure hygiénique un respectable bonnet de soie noire sur sa tête chenue que surmonte d'ailleurs une vieille casquette à visière. Son petit corps grêle est protégé contre la brise et le brouillard par un petit manteau râpé qui la recouvre comme une cloche, et ses mains basanées se cachent sous les mailles de gros gants de tricot vert.
Que dirai-je de sa science, de sa littérature?... M'accusera-t-on de calomnie, si je dis que plus d'un bouquiniste sait à peine lire et signer son nom? Faut-il le blâmer de cette sage ignorance... et n'est-il pas heureux de ne pouvoir lire les livres qu'il vend?
Pour lui le livre est une chose, et rien de plus, une chose qui vaut 25 centimes à l franc, selon sa reliure et son format.
Il les classe ainsi, d'après leur valeur matérielle, dans de petites cases en forme de pupitres dont il couvre les quais. Puis, il se promène stoïquement dans la brume ou au soleil, devant son étalage, battant la semelle sur le pavé pour se réchauffer les pieds et soufflant dans ses gros gants verts. Il voit sans s'émouvoir de nombreux amateurs s'arrêter devant ses tablettes, examiner ses volumes pendant de longues heures, les déranger, les feuilleter, les parcourir, puis les replacer dans le rayon et s'éloigner sans acheter, sans même remercier et saluer le pauvre marchand grelottant.
Cette race peu lucrative de chalands prend le nom de bouquineurs. Le bouquineur passe ses journées entières devant l'étalage du bouquiniste; c'est la son cabinet de lecture, sa bibliothèque. Il passe en revue toutes ces vieilleries littéraires ou scientifiques, parmi lesquelles se trouvent parfois enfouis des trésors. Il en est qui, ardents à cette recherche, y consacrent non-seulement quelques heures, quelques journées, mais leur vie entière, en font leur occupation, leur profession; à l'heure où l'employé se rend à son bureau, ils se rendent à leur poste, et commencent leurs fouilles cent fois recommencées. Ne croyez pas que l'heure des repas interrompra ce travail passionné: le bouquineur déjeune en bouquinant; il s'est muni, en venant, de son petit pain quotidien ou de sa brioche, et rien ne le distrait jusqu'au soir, si ce n'est l'heure du détalage, ou quelque averse subite. Ce dernier accident ne le prend pas au dépourvu, car il ne marche jamais sans un immense parapluie, moins destiné à garantir son feutre hérissé et sous habit noir râpé aux coudes, qu'à protéger ses livres, ses précieuses trouvailles, contre les injures du temps.