La fantaisie de Karel Dujardin est originale mais peu intéressante. Une femme de cinquante ans! M. de Bellot, l'auteur de la comédie en question, en a compris le péril; aussi a-t-il rajeuni la donzelle et poétisé l'aventure; à l'une, il donne la grâce, la beauté, la sensibilité, la jeunesse: quant à l'autre, au lieu de lui laisser la ville de Lyon pour théâtre, ville prosaïque, il la fait voyager jusqu'à Venise. Ajoutez le mystère d'un bal masqué, et tout sera dit: à la place de la vieille, Karel Dujardin deviendra l'heureux propriétaire d'une adorable Vénitienne que son talent a séduite, que son infortune a touchée, et qui commence par s'en faire aimer sous le masque et dans le tourbillon du bal, pour finir par en faire son mari et payer ses dettes.--J'en souhaite autant à tout pauvre diable qui n'a pour rente, que son mérite ou son esprit.--L'invention de cette comédie est moins que rien, comme on voit, le premier venu en imaginerait autant; mais le vers y est vif, spirituel, et d'un certain tour cavalier et pimpant qui a séduit les juges.

Passons à nos deux vaudevilles. L'un est intitulé Adrien, et se joue au théâtre de M. Ancelot; l'autre vient du théâtre du Palais-Royal, et s'appelle la Bonbonnière.

Adrien n'est ni duc ni pair, mais simple apprenti graveur. Adrien a l'humeur joyeuse et le cœur passablement coureur et vaurien. Les modistes et les lingères de son quartier en savent quelque chose, et particulièrement mademoiselle Judith. Mademoiselle Judith n'est pas une Jeanne d'Arc du premier numéro: elle aime trop le bal Musard pour y prétendre. Quoique bonne fille elle est jalouse, et n'épargne pas les scènes à son adorable Adrien. Le gaillard les lui rend bien. Les entendez-vous qui se querellent? Décidément Adrien est un pendard. Eh bien! non, Adrien vaut mieux qu'il n'en a l'air. Il est vif, emporté, volage, il est vrai; mais qu'une occasion se présente, et vous découvrirez les bonnes qualités de son âme: or, voici l'occasion: il s'agit de protéger et de mettre à l'abri de tout péril une charmante petite orpheline qui se trouve seule, abandonnée au milieu de cette grande et redoutable Ville de Paris. Si Adrien était réellement le vaurien que vous dites, il abuserait de la crédulité et de la faiblesse du cette pauvre enfant; mais Adrien n'est méchant qu'à la surface; dans le fond c'est le meilleur garçon du monde. Il va, il vient, il se dévoue, et fait si bien qu'il arrache Louise aux mauvais conseils et aux séductions, et la remet intacte et pure entre les mains d'un vieil ami de son père. Quelle est la récompense d'Adrien? La main de Louise, bien entendu. Et Judith, la jalouse Judith? Judith, attendrie par la bonne action d'Adrien, prend bravement son parti, essuie une larme ou deux, et va, le soir même, danser la caclincha au bal de l'Opéra. Parlez-moi de cette philosophie!--L'auteur se nomme M. Laurencin.

MM Duvret et Lauzanne ont fabriqué la Bonbonnière. Cette bonbonnière n'en et pas une; le serpent est caché sous la fleur; au lieu de bonbons, la bonbonnière renferme une poignée de verges. A qui ces verges sont-elles destinées? A M. Champignel. M. Champignel a le très-grand tort d'avoir abandonné sa femme et de mener vie de garçon. Mais le drôle le paiera. Madame Champignel arrive en effet, sans qu'il s'en doute; puis elle écrit un tendre billet au volage, sous le voile de l'anonyme: un rendez-vous est donné en post-scriptum. Voilà notre Champignel transporté. L'heureux mortel! il va se couronner de myrte et de roses. Hélas! de ces roses il ne récolte que les épines. Madame Champignel, armée de la bonbonnière vengeresse, lui administre une correction qui guérit mon Champignel de son humeur légère. Honteux et confus, il revient tout bonnement à sa femme. Ce dénouement est d'un bon exemple, et le carnaval justifie, jusqu'à un certain point, l'arme dont se servent MM. Duvert et Lauzanne pour corriger les maris infidèles.

Il faut souhaiter que les théâtres se piquent d'honneur et nous donnent bientôt quelque chose de plus spirituel et de plus délicat. A croire les augures, le mois de février n'imitera pas l'avarice de janvier son voisin: il prépare et promet deux opéras-comiques, un ballet, trois mélodrames, une douzaine de vaudevilles et au moins deux tragédies; le Jabot, Oreste et Pylade, la Syrène, les Mystères de Paris, les Bohémiennes, Antigone, Pierre le Millionnaire, sont en pleine répétition et n'attendent que le moment de se produire. M. Frédéric Soulié, madame Ancelot, M. Auber, M. Scribe, M. Eugène Sue, M. Bayard, M. Alexandre Dumas en sont les parrains.

On annonce l'arrivée de M. Conradin Kreutzer, auteur de la Nuit de Grenade, charmant opéra que la retraite précipitée et la ruine des chanteurs allemands, venus à Paris il y a deux ans, avaient arrêté dans son succès. M. Conradin Kreutzer a l'intention d'écrire un opéra français pour M. Crosnier; M. Scribe lui a promis un poème, si même M. Kreutzer ne le tient déjà. Nous dirons à la ville de Paris que, depuis l'arrivée de M. Konradin Kreutzer, elle possède un mélodieux, compositeur de plus; mais bientôt elle jugera l'ouvrier à l'œuvre.

Plusieurs journaux ont déclaré que M. Victor Hugo, blessé de l'accueil fait aux Burgraves par le parterre, était décidé à renoncer au théâtre; est-ce une coquetterie que les amis de M. Hugo font en son nom, ou un parti sérieusement pris, une résolution irrévocablement arrêtée? Dans le premier cas, on n'a pas à s'en inquiéter; il est clair que M. Hugo ne se fera pas prier longtemps pour revenir au combat; nous connaissons ces manèges et ces jeux de Galatée. Dans le second cas, on aurait le droit de reprocher à M. Hugo ub excès de vanité et d'orgueil; quoi donc! êtes-vous impeccable? Prétendez-vous à l'infaillibilité? Faut-il que le public, votre juge naturel, ce public plein de bon sens, d'esprit et d'équité, quoi qu'on en dise, qui a jugé tant de génies, brise pour vous seul la balance où il pèse les œuvres, et se prosterne aveuglément le front dans la poussière, pour adorer jusqu'à vos erreurs et vos faiblesses? C'est là une velléité de fétichisme qui dépasse toute mesure; le despotisme littéraire n'est pas plus de saison aujourd'hui que le despotisme politique.

Histoire de la Semaine.

Nous aurions voulu que l'événement nous prouvât que nous nous étions trompé lorsque nous concevions des craintes, pour la marche normale et régulière des affaires, des derniers déchirements de la chambre, du vote qui les a clos, de la démission de cinq députés et de celle de M. de Salvandy en qualité d'ambassadeur. Mais tout est venu confirmer nos prévisions. La Chambre des Députés, à laquelle on avait annoncé la présentation immédiate de la loi sur les fonds secrets, est demeurée douze jours sans être convoquée. Si l'on a espéré que l'air renfermé des bureaux étoufferait les discordes et que l'examen préparatoire en petit comité du budget de 1845 endormirait les ressentiments, ce remède appliqué par les soins de M. le président Sanzet ne semble pas avoir produit tout l'effet attendu. Sur plus d'un banc on paraît encore respirer la guerre, et les animosités se sont réveillées tout aussi vives qu'avant la sieste à laquelle, on les a soumises. Si l'on en croît même les bruits des couloirs et les indiscrétions de l'hémicycle, la division aurait pénétré du dehors jusque dans l'intérieur du cabinet. C'est une situation fâcheuse pour tout le monde, pour le pays surtout, qui a le droit d'espérer que cette session verra résoudre enfin des questions depuis longtemps ajournées et dont la solution ne semble pas pouvoir, sans les inconvénients les plus graves, être différée plus longtemps.--Pendant qu'on s'observe en silence au Palais-Bourbon, M. le ministre de l'instruction publique s'est rendu en tapinois au Luxembourg et y a lu un excellent exposé de motifs précédant un projet de loi sur la liberté de l'enseignement, qui n'a obtenu qu'une approbation moins générale. Nous examinerons ce projet et les critiques, parfois contradictoires, auxquelles il a donné lieu.--On annonce le prochain dépôt sur le bureau de la Chambre de propositions faites par des députés, en vertu de leur initiative; Une d'elles aura pour but de faire adopter par la Chambre cette pensée dont les propositions successives de MM. Gauguier, de Rémilly et Ganneron ont été les traductions plus ou moins heureuses, les expressions plus ou moins acceptables, et à laquelle la position qui a été faite à M. de Salvandy paraît donner une nouvelle force et un à-propos incontestable.