M. Richard Sheil,
avocat de M. John O'Connell.

Le discours de la reine d'Angleterre ne pouvait être un événement, car chacun avait prévu et savait d'avance ce qu'il devait renfermer. L'Irlande y a trouvé bon nombre de promesses qu'on espère lui voir prendre comme calmant. Notre gouvernement y a trouvé un échange de gracieusetés qui doivent lui rendre les rapports agréables, sinon les résultats plus assurés. La discussion è laquelle a donné lieu la proposition d'une adresse a été une occasion pour le ministre dirigeant et pour un orateur célèbre, lord Brougham, de donner à nos hommes d'État des éloges sans doute fort honorables. Mais notre susceptibilité nationale prend facilement ombrage des satisfecit délivrés à l'extérieur à nos ministres. Ceux-ci devraient plutôt dire à leurs amis de Londres, comme, l'Intimé des Plaideurs: «Frappez, nous avons une popularité à nous faire.»

Les plaidoiries des défenseurs des accusés de la cour de Dublin ont continué. L'immense succès du discours de M. Sheil pour M. John O'Connell rendait la lâche des autres avocats difficile; mais s'ils n'ont pas fait naître dans l'auditoire et dans la population un enthousiasme pareil, s'ils ne se sont pas vus l'objet d'une égale ovation, si leurs portraits n'ont pas rempli les colonnes des journaux anglais comme celui de l'avocat-député dont nous croyons, nous aussi, devoir reproduire les traits, ils ont tous été entendus avec une grande faveur. L'un d'eux, M. Fitz-Gibbon, qui avait pris l'accusation corps à corps, a, pendant la suspension d'une séance, reçu de l'attorney général un billet dans lequel celui-ci lui reprochait de l'avoir calomnié, et dont les termes ressemblaient assez à un cartel. A la reprise de la séance, M. Fitz-Gibbon a parlé devant la cour ses plaintes d'un procédé aussi insolite, aussi inconvenant de la part d'un magistrat. Par ordre de la cour, l'attorney a été contraint de retirer sa quasi-provocation. Cette circonstance a produit dans l'assemblée, toute prédisposée aux émotions, un effet difficile à décrire.--Les avocats se sont concertés pour prolonger leurs plaidoiries et donner à O'Connell le temps de voir arriver le discours de la reine d'Angleterre, avant d'être forcé de prendre la parole pour lui-même. C'est lundi dernier qu'il a dû parler à son tour. Ces longs débats épuisent les forces des jurés, qui n'ont point de suppléants en cas d'empêchement subit, et comptent parmi eux des vieillards. Déjà on a été menacé de voir la grippe, qui règne à Dublin comme à Paris, en retenir un loin de la salle d'audience. Nous avons dit qu'un contre-temps de ce genre forcerait à renvoyer à une autre session cette affaire pour laquelle un ajournement équivaudrait, à coup sur, à un abandon.

Depuis quelque temps les nouvelles d'Espagne, qui, en l'absence de grands événements et de liberté réelle de la presse, venaient toutes par les correspondances particulières, faisaient envisager l'avenir de ce pays sous un aspect menaçant. Le ministère était regardé comme unanime dans son antipathie pour la constitution, mais comme divisé sur la question de savoir si l'on pourrait sans danger la mettre immédiatement à néant. La France passant pour avoir un parti pris dans la politique espagnole, l'ambassadeur anglais, M. Ralwer, affichait au contraire une complète impartialité, faisait un accueil également empressé aux hommes influents de toutes les opinions, et se préparait ainsi à recueillir le fruit des événements quels qu'ils fassent. On annonçait toujours comme très-prochain le retour de la reine Christine; et comme la conduite qu'elle allait tenir passait, à tort ou à raison, pour concertée avec notre ministère, nous nous trouvions, malgré nous, intéressés à ce qu'elle ne retombât dans aucune des fautes qu'elle avait précédemment commises, et à ce que sa rentrée dissipât toutes les inquiétudes que ce bruit seul avait fait naître. C'était une périlleuse responsabilité. Toutefois, la mort subite de la princesse Carlotta, sa sœur aînée, épouse de l'infant don François de Paule, était regardée comme un événement de nature à donner à l'ex-régente plus de véritable modération. La princesse Carlotta, qui avait un caractère assez ferme et peu d'amitié pour sa sœur, avait adopté et fait adopter à son mari l'opinion progressiste, ce qui avait contribué à surexciter chez la princesse Christine les opinions contraires. Cette lutte n'existant plus, quelques personnes se flattaient de voir l'ex-régente puiser désormais ses inspirations à des sources plus libérales. On croyait également et par la même raison que le mariage de la jeune reine Isabelle avec le fils aîné de l'infant était aujourd'hui probable. Mais tout à coup l'insurrection, éclatant sur plusieurs points à la fois, est venue mettre en question tous ces projets et ces espérances. Plusieurs villes, selon l'expression espagnole, se sont prononcées. Le Gouvernement y a répondu par les décrets les plus révolutionnaires, et par l'ordre d'arrêter immédiatement les chefs du parti progressiste, et même des hommes jusqu'ici réputés modérés. Des mandats ont été lancés notamment contre MM. Lopez, Arguelles, Cortina, Madoz, Garnica, Serrano et Concha. Quelques-uns sont parvenus à s'y soustraire par la fuite. Il faut attendre les nouvelles.

Les dernières dépêches des États-Unis d'Amérique détruisent encore une fois les espérances qu'on avait pu concevoir d'une réduction dans le tarif. Trois propositions dans ce but, faites au congrès, ont toutes été repoussées, et le système dit protecteur compte aujourd'hui pour appuis des députés qui antérieurement le combattaient avec force.--On a proposé un projet de loi pour l'établissement d'un gouvernement territorial dans l'Orégon. Nous aurons à retenir sur cette question et sur celle du Texas, qui ne préoccupe pas moins l'Angleterre.

La flotte sarde qui doit se rendre devant Tunis a appareillé. Elle se composera de trois vaisseaux et de plusieurs autres bâtiments de guerre qui doivent être ralliés pendant la navigation. On a toujours lieu d'espérer qu'une démonstration et l'intervention de puissances amies suffiront pour déterminer le bey à accorder la réparation due, et qu'un engagement qui pourrait avoir des complications inattendues ne deviendra pas nécessaire.

Le Magazine of Science publie une annonce empruntée, dit-il, à un prospectus distribué à Liverpool par le lieutenant Morrison, pour la construction d'un immense paquebot que cet officier se propose d'établir, et qu'il appellera le Léviathan. Ce paquebot-monstre, que nous craignons bien de voir rester à l'état de puff, sera de la contenance de 32,480 tonneaux, et sera mû par trois vis d'Archimède ayant chacune la force de 800 chevaux. Son pont aura 182 mètres de long et 52 mètres de large. Sous le pont il y aura 1,000 cabines particulières; le salon commun sera carré, mesurant 33 mètres sur chaque côté et 51 mètres sous le plafond; l'équipage et les passagers pourront former un personnel de 5,650 individus. Le devis de construction monte à 4,750,000 fr., l'armement et l'ameublement à 1,250,000, au total 5,000,000 fr. On estime que cinq voyages en Amérique, aller et retour, produiront une recette de 5,000,000 de fr.; en déduisant 1,750,000 fr. pour les frais, il restera de bénéfice annuel 3,250,000 fr. pour les propriétaires. Autour du pont sera disposée une route de plus de 500 mètres de long, pour faire des promenades à cheval et en voiture. Il y aura sur le Léviathan un parterre et un jardin potager, des serres, etc, sur un développement de 225 mètres. Le prix du passage, dans les meilleures cabines, y compris la table, n'excédera pas 400 fr. Cette immense machine flottante ne craindra rien de la violence des flots, et sera par sa masse même assurée contre tous les sinistres de mer. Le Léviathan, poussé par ses machines, de la force de 2,100 chevaux, sera encore aidé dans sa marche par des voiles, car il pourra porter 2,675 mètres carrés de toile: on calcule qu'il fera facilement 20 kilomètres à l'heure, et qu'il exécutera en dix jours le voyage de Liverpool à New-York. Pour chasser l'ennui, le vaisseau-monstre aura son théâtre pour mille spectateurs et sa troupe de comédiens; il aura aussi un amphithéâtre où l'on professera les sciences, où l'on exécutera des expériences nouvelles, enfin son bazar et son journal quotidien imprimé à bord.--Nous sommes convaincu que si quelqu'un de nos lecteurs apercevait et signalait une lacune dans ce programme, le lieutenant Morrison se ferait un devoir de la remplir à l'instant.

Un paquebot malheureusement plus réel, le Shepherdess, parti de Cincinnati pour Saint-Louis, avec un nombre de passagers que l'on évalue diversement de 150 à 200, s'est perdu à Cahokia-Bend, situé à moins de trois milles de Saint-Louis. Presque tous les passagers ont été surpris au lit par l'eau qui envahissait le navire. Cent seulement ont pu être sauvés. Le capitaine a péri des premiers; il laisse une femme et onze enfants sans fortune.--Un accident affreux est arrivé à l'école militaire de Saint-Cyr. Un élève de vingt-un ans, fils de M. de Castellane, ancien préfet, a été tué en faisant des armes avec un de ses camarades. Le fleuret de celui-ci s'est démoucheté et s'est introduit au travers du masque dans l'œil de son adversaire, et pénétrant dams le cerveau, a causé une mort presque instantanée. Il y a peu d'années un accident tout semblable est arrivé à l'École Polytechnique au fils du général Excelmans, qui, du moins, n'a pas succombé.

Buste de Watt,
donné à l'Académie des Sciences.