Ce petit livre a déjà fait parler de lui; on l'a loué et critiqué outre mesure. Si les secrets des élections académiques n'étaient pas révélés d'avance, on pourrait croire qu'il a valu à son auteur le fauteuil de Campenon. Fidèle à la loi que nous nous sommes imposée, nous ne tenterons pas de faire dans ce bulletin la critique pure et transcendante, pour nous servir d'expressions consacrées. Au lieu donc de demander compte à M. Saint-Marc Girardin de tout ce que son cour Cours de Littérature dramatique pourrait ou devrait contenir, nous nous bornerons à apprendre, aussi brièvement que possible, aux lecteurs de l'Illustration ce qu'ils peuvent être certains d'y trouver.
M. Saint-Marc Girardin expose ainsi, dans un simple avertissement de deux pages, le but de son ouvrage. «J'ai cherché à montrer, dit-il, comment les anciens auteurs, et surtout ceux du dix-septième siècle, exprimaient les sentiments et les passions les plus naturels au cœur de l'homme, la tendresse paternelle et maternelle, l'amour, la jalousie, l'honneur; et comment ces sentiments et ces passions sont exprimés de nos jours dans un pareil sujet; les réflexions morales arrivent naturellement à côté des réflexions littéraires, et j'ai aimé à montrer autant que je l'ai pu, l'union qui existe entre le bon goût et la bonne morale...»
De la nature de l'Émotion dramatique, tel est le titre du premier chapitre. Après avoir constaté que le spectacle de la vie humaine et l'imitation de nos sentiments et de nos caractères est la principale cause du plaisir dramatique, M. Saint-Marc Girardin essaie de déterminer quels sont les moyens de produire le plaisir. Selon lui, la première condition de l'émotion dramatique, c'est que la passion qui l'excite soit vraie; or, au théâtre il n'y a de vrai que ce qui est général et ce que tout le monde ressent. Le cœur ne s'émeut qu'aux choses qui sont communes à tous les hommes: la curiosité, les bizarreries, les exceptions ne le remuent pas. C'est la déjà une des principales différences à noter entre notre théâtre ancien et notre théâtre moderne. Le théâtre ancien prend pour sujet les passions du cœur humain les plus générales et les plus communes: l'amour, la tendresse maternelle, la jalousie, la colère et les passions qui sont simples de leur nature. Il les représente simplement. Le théâtre moderne, au contraire, cherche, en fait de passion, les exceptions et les curiosités avec autant de soin que le théâtre ancien les évitait. Or, les exceptions et les curiosités ont, en littérature, deux grands défauts: la monotonie et l'exagération.
La seconde condition de l'émotion dramatique, c'est de s'adresser à l'intelligence et non aux sens. L'art ne doit parler qu'à l'esprit; c'est à l'esprit seul qu'il doit donner du plaisir. S'il cherche à émouvoir les sens, il se dégrade. En outre, de toutes les émotions qui viennent des arts et qui procèdent de l'imitation de la nature humaine, l'émotion dramatique est la plus complète. Aucun art ne peut plus aisément approcher de la réalité que l'art dramatique, et cependant il se perd s'il s'en approche trop et s'il se confond avec elle. Le spectacle doit être la plus grande des illusions de l'art, mais il doit rester une illusion. Quand le théâtre fait prévaloir les émotions du corps sur les émotions de l'esprit, il se rapproche du cirque, et il en est aussitôt puni par une prompte décadence.
Ces principes posés et expliqués, M. Saint-Marc Girardin en fait immédiatement l'application. Sa méthode, préférable peut-être pour un cours que pour un livre, est aussi nouvelle qu'ingénieuse. Il ne suit aucune des classifications adoptées jusqu'alors. Prenant un sujet, le suicide ou l'amour maternel, par exemple, il le développe dans une longue et spirituelle conversation, sans s'inquiéter jamais d'aucune imite, passant tour à tour de l'antiquité aux temps modernes, rapprochant les Grecs ou les Romains des Français du dix-neuvième siècle, et tirant de ces comparaisons imprévues des aperçus pleins d'intérêt et de vérité.
Les passions dont M. Saint-Marc Girardin a étudié jusqu'à ce jour l'usage dans le drame, seul les émotions qui tiennent à la douleur physique et à la crainte de la mort, le suicide et la haine de la vie, l'amour paternel, l'égoïsme paternel, l'ingratitude des enfants, la clémence paternelle, et enfin l'amour maternel. Il lui reste encore, comme on le voit par cette énumération, un grand nombre de passions à étudier: mais ce premier volume doit être et sera bientôt, nous l'espérons, suivi de plusieurs autres. Alors seulement la haute critique, jugeant l'ensemble et les détails de cet important travail, pourra prononcer ses arrêts suprêmes en connaissance de cause.
Pour montrer comment M. Saint-Marc Girardin a compris et traite son sujet, nous analyserons le chapitre III, intitulé: De la lutte de l'Homme contre la douleur physique. Depuis le christianisme, le théâtre et la littérature sont essentiellement spiritualistes. De nos jours seulement la littérature, sans cesser de prendre la souffrance morale pour sujet, a poussé cette souffrance jusqu'à la douleur physique. Elle a, chose curieuse, matérialisé la douleur morale; tandis que les Grecs, qui représentaient volontiers la douleur physique, l'idéalisaient à l'aide du beau. Ils s'élevaient ainsi du corps à l'esprit; nous suivons la pente contraire. Ils s'avançaient peu à peu vers le spiritualisme chrétien; nous semblons redescendre vers le matérialisme païen.
Autrefois l'expression des sentiments tenait de la nature des sentiments mêmes; elle avait quelque chose de pur et d'élevé; souvent même elle était trop abstraite. Chaque sentiment de l'âme a, pour ainsi dire, une sensation qui y correspond. Mais jamais, autrefois, le mot qui désigne la sensation ne s'avisait de prendre la place du mot qui désigne le sentiment; c'était l'âme humaine enfin, et non le corps, que la littérature s'efforçait de mettre en relief. De nos jours on a voulu, non plus seulement dessiner les sentiments du cœur humain; on a voulu les sculpter si on peut dire ainsi, et comme, par la finesse de leur nature, ils échappaient au ciseau des Michel-Ange de la littérature, il a fallu, bon gré, mal gré, au lieu du sentiment, prendre la sensation. La sensation, en effet, est plus grosse et plus robuste; elle a plus de masse et plus de saillie; elle se prête mieux aux procédés de ce genre de style.
Cette prépondérance de la sensation sur le sentiment est un des plus singuliers effets du style moderne. Nous ne représentons, comme nos devanciers, que les passions de l'âme, la haine, la colère, la jalousie, l'amour, la tendresse maternelle, mais nous les représentons comme des passions du corps, nous les matérialisons, croyant les fortifier; nous les rendons brutales pour les rendre énergiques. C'était une des règles de l'ancien ne poétique d'aider à ce que les passions ont de pur et d'immatériel, et de résister à ce qu'elles ont de grossier et de terrestre. C'était ce que les anciens appelaient purifier les passions. Nous faisons le contraire; nous aimons à pousser la passion morale jusqu'à l'imitation de la passion matérielle; il semble que nous n'ayons foi qu'aux sentiments qui nous font faire un geste, ou plutôt une contorsion physique. Sans les convulsions du corps, nous refusons de croire aux émotions de l'âme.
A l'appui de ses réflexions, M. Saint-Marc Girardin cite divers passages du Philoctète de Sophocle et du roman Notre-Dame de Paris, de M. Victor Hugo. Il nous fait admirer l'art du poète grec qui a laissé à son héros sa blessure, ses cris et le triste attirail de la douleur physique, mais qui a soin de lui donner des passions morales capables de compenser l'émotion causée par l'aspect de ses souffrances. Dans le Philoctète de Sophocle, dit-il ensuite, se combinent avec un art merveilleux les émotions morales et les souffrances matérielles; elles se font pour ainsi équilibre les unes aux autres, et c'est dans cet équilibre que consiste la beauté du personnage de Philoctète. Jamais le genre de pitié que nous inspirent ses souffrances, jamais cette pitié que j'appellerais volontiers la pitié du corps, n'y est poussée trop loin, parce qu'elle est relevée et remplacée à propos par une autre pitié plus douce et plus noble, celle de l'âme, et que nous inspirent ses émotions de joie et de reconnaissance, et même sa colère et sa haine. Avec cet art de tempérer les passions les unes par les autres, l'excès, et par conséquent la contorsion morale ou physique, devient impossible. Voyez, au contraire comment M. Victor Hugo peint le désespoir de Gudule la recluse, quand les sergents d'armes veulent lui enlever sa fille qu'elle vient à peine de retrouver.